La saison s’annonce trépidante et on s’attend à recevoir des milliers, sinon des millions de touristes. Le pays a en effet (et comme on l’a appris à l’école) une économie basée essentiellement sur le tourisme et les services. Aussi, les responsables tout autant que la population, conscients de cela, ne négligent-ils aucun effort pour que le touriste se sente comme un roi. Pas le plus petit risque sécuritaire, pas la moindre zone taboue. Les touristes peuvent se promener partout, à leur guise, sans aucune crainte, ni nécessité d’un quelconque laissez-passer préalable. Pas besoin de guide ou de moyen de transport particulier, les panneaux indicateurs et les brochures sont très explicites, et les transports en commun et les réseaux de communication couvrent les coins les plus reculés. Les tarifs des chambres d’hôtel et les prix des repas, eux, sont « honnêtement » des plus raisonnables de telle sorte que personne ne se sente, à Dieu ne plaise, arnaqué ou volé. Et si par malheur il y avait dans les factures beaucoup de détails non mentionnés au préalable, ce serait uniquement pour tester l’aptitude du touriste à contester et à revendiquer ses droits. Loin d’être une tentative de gonfler les prix, ce serait comme une étincelle qui ajouterait du piment à son séjour et lui laisserait une impression... inoubliable.
Inoubliables aussi seront les pique-niques qu’ils pourront faire dans les nombreuses forêts où des bancs, des tables, des W-C, des lavabos et des poubelles ont été prévus à cet effet. Il est vrai que les robinets équipés d’un sensor sont un peu embêtants, mais c’est par souci d’une économie d’eau, ce qui est très compréhensible dans un pays où on protège les ressources naturelles. Il y a dans la même optique des patrouilles qui font régulièrement des rondes, vérifiant que les feux de barbecue sont bien éteints (un incendie est si vite déclaré), et que personne ne laisse traîner des ordures. Rien n’est laissé au hasard. Enfin, cerise sur le gâteau : il y a une possibilité, peut-être unique au monde, celle de manger sur les sites touristiques du pays, sites tellement bien protégés qu’on se croirait les premiers êtres humains à fouler leur sol après leurs occupants intrinsèques, et pour finir partager avec le guide l’éternel narguilé que tout guide qui se respecte fume sur son lieu de travail. Enfin à cet endroit, pas besoin de ramasser les ordures. L’absence de poubelles n’est pas du tout un oubli inadmissible, elle est au contraire voulue pour permettre au commun des mortels de passage sur ces lieux historiques d’y laisser un peu de leurs traces. Une sorte d’immortalité !
Dans le monde, de nos jours, il y a beaucoup d’abus ; il semble que toutes les valeurs se perdent, plus de normes qui définissent ce qui est bien et ce qui est mal. Il y a une prolifération de violations dans tous les domaines, qu’ils soient médiatiques, religieux, civils, écologiques et parfois même judiciaires ou législatifs. Disparus les intellectuels qui nous fascinaient par leurs nouvelles pensées, leur façon inédite de concevoir un monde d’idéaux, de véritable démocratie, de respect de l’autre, d’abolition des différences. Il y a comme une autodestruction qui sape petit à petit toutes les fondations qui faisaient la richesse de l’humanité. Toutes les analyses deviennent biaisées, au profit d’intérêts personnels, le plus souvent financiers ou politiques, ayant pour but d’accéder à tel ou tel poste de manière illégale, corrompue et arriviste. Les discours médiatiques sont proches du délire ; peu importent les autres, on transgresse toutes les lois, et le vocabulaire jadis si méticuleusement choisi n’a plus de garde-fou. C’est comme une épidémie endiguant toutes les valeurs jadis si précieuses à nos yeux, et sur le respect desquelles nous avons été éduqués. La religion n’échappe pas à ce vent de folie, et elle qui avait jadis grandement contribué à dévoiler le côté sacré de l’être humain et de la vie est devenue petit à petit source de discorde, d’intolérance, de massacres et de fanatisme.
Tout cela, grâce à Dieu et à la prévoyance, la lucidité et le sens du devoir de nos responsables, a pu jusqu’à présent être évité chez nous. Ici, les lois les plus élémentaires des droits de l’homme sont scrupuleusement suivies. Chacun a le droit de vivre décemment, sûrement et librement dans le respect inconditionnel de l’autre, et bien sûr sous l’égide et la protection de la loi. On est élevé dès la plus tendre enfance dans la tolérance ; aussi toutes les différences, que ce soit au niveau des croyances religieuses ou sociales, sont-elles pour nous source de richesses et font de notre pays un modèle de société où la diversité est vénérée. Bref mon pays, si chanceux dans son emplacement géographique, sa nature et sa population, est un havre de paix, un site unique où la nature et la culture rivalisent en beauté, et par conséquent, une destination idyllique de premier choix pour les touristes du monde entier.
Tiens, c’est drôle, j’entends tout à coup un bruit bizarre, comme qui dirait des klaxons. Est-ce possible ? Y aurait-il du trafic sur la route, mais c’est du presque jamais-vu ça chez nous ! Les feux de signalisation sont nombreux et réglés à la seconde près ! Y aurait-il par malheur un accident ? Impossible, les routes sont si bien asphaltées qu’on croirait rouler sur de la soie, pas le moindre fossé. Quelqu’un qui aurait... comment ? Commis un excès de vitesse ? Vous voulez rire, avec tous les radars sur la route. Vite, il faut aller voir ce qui se passe, j’aime les choses... exceptionnelles. Je saute donc sur mes pieds pour aller me rendre compte sur place et... Aïe... Ouille ! Je regarde autour de moi ahurie : je suis sur mon... heu... au bas de mon lit, dans l’obscurité... absolue (moteur ou kahraba ?),
le livre Candide à la main, et avec une telle douleur au bas du dos que j’ai du mal à dire comme dans mon rêve : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. »
Sans rancune Voltaire ?

