J’écris ton nom liberté. Liberté qui ne dort jamais, ni le jour ni la nuit, ni dans le cœur des hommes ni sur les places de « Médine ». Liberté couleur de sang et de mort. Liberté en rouge et noir. Liberté, chant, essence et oxygène de la vie.
La casquette vissée sur la tête, la moustache plus fournie que jamais, blanche, le regard toujours vif et alerte, Samir Sayegh, qui a un long et glorieux passé avec l’écriture arabe, se promène entre les lignes de « sa liberté » écrite et conjuguée à tous les temps et les tempos.
Presque une centaine de mots «liberté», en encre rouge, violette, sépia, encre de chine, scandés, psalmodiés, rythmés, rangés, penchés, droits, séparés en modules, en nodules sur la blancheur du papier. «Libertés» enserrées dans un verre transparent, à la fois indépendantes et solidaires, jetées un peu en vrac, mais si bien présentes et présentées, chacune dans son chaînon, son unité, son entité, sa bulle, comme des bouteilles à la mer, pour sauver une vie, une vision, un choix, un rêve. Dans les composantes de ces lettres sous les spots, droites, courbées, se profilent, en une masse de vagues, un défi, une obstination, une litanie, une incantation, un effet visuel, une allégorie, une métaphore.
Superbe calligraphie arabe à l’élégance élancée, avec des rondeurs grasses ou minces, des tendresses de mouvements ou des sécheresses de cœur et d’articulation. Calligraphie volubile, éloquente, retenue, fantaisiste mais ordonnée, adroitement canalisée comme une force vive qui ne craint pas non plus de tout bousculer sur son passage comme une irrépressible fonte des neiges.
Tout s’est déclenché chez Samir Sayegh depuis que ce marchand ambulant en Tunisie, désespéré de sa misère incommensurable devant un système politique impitoyable et retors, s’est donné la mort. En se brûlant vif. Image choquante et bouleversante pour tous ces régimes arabes à façade démocratique, qui a ouvert les vannes de la révolte de l’Égypte à la Libye, en passant par le Yémen et Bahreïn. Un perpétuel recommencement de l’histoire (on pense bien entendu au printemps des peuples en 1848, la chute du rideau de fer en 1989 et le Risorgimento italien) où la jeunesse du monde arabe crie sa volonté d’en finir avec les stériles oligarchies qui écrasent et font prospérer corruption et obscurantisme. Pour ce «printemps arabe», avide de liberté, de libération et de lumière, ces lettres jaillies du cœur des sociétés longtemps brimées et réduites au silence. Des lettres qui dansent brusquement en toute vivacité et souplesse entre les murs de cette grande salle aux pierres taillées et illuminées. Une écriture raffinée dans son expression et son élocution qui respire l’espoir, la volonté de vivre dignement.
Une calligraphie qui veut sortir des ornières d’un passé sombre et caverneux. Une calligraphie qui témoigne, à travers le leitmotiv d’un seul mot, de la transition d’une histoire qui se fait. Une calligraphie respirant les larmes des opprimés, le désarroi des emprisonnés, le cri des laissés pour compte, le sourire des premiers triomphes, le désir d’accéder à une humanité plus humaine... Entre passé et futur, ces lettres, tracées avec patience, talent, ferveur et passion, sont un pont jeté pour conjurer les mauvais sorts, pour désigner les lendemains qui chantent.
«Hurriya» (quatre lettres en arabe) multipliée par soixante-quinze stations pour chanter l’amour de la vie. Dans toutes ses amplitudes et ses nuances. Voilà un « journal » que n’aurait pas renié Éluard. D’ailleurs, quelle meilleure conclusion que de reprendre les mots du poète surréaliste que Samir a faits sans nul doute siens :
«Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.»

