« Ils ne veulent même pas nous parler », confie la ministre chypriote des Affaires étrangères, Erato Kozakou-Marcoullis, qui évoque « une impasse totale ». Pour Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, « chaque jour voit un peu plus s’éloigner la perspective d’une adhésion pleine et entière de la Turquie à l’UE ». Berlin et Paris plaident depuis longtemps pour lui substituer un « partenariat privilégié ». Malgré un changement de ton à l’égard d’Ankara, le nouveau président français François Hollande a éludé la question en assurant qu’une adhésion n’aurait pas lieu sous son quinquennat.
Depuis deux ans, les dirigeants turcs se plaignent ouvertement des réticences européennes à l’égard de la candidature turque à l’UE. Bruxelles en retour s’inquiète de la radicalisation du régime islamo-conservateur du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, en particulier des arrestations croissantes de députés, universitaires et journalistes. L’annonce, l’an dernier par Ankara, qu’elle suspendrait ses relations avec l’UE durant la présidence chypriote, n’a pas arrangé les choses. En décembre, les dirigeants européens se sont dit vivement préoccupés par les menaces turques, exigeant « que soit scrupuleusement respecté le rôle de la présidence » chypriote.
Mais depuis, on semble s’efforcer des deux côtés de ne pas jeter d’huile sur le feu. Les responsables turcs ont précisé que le boycott se limiterait aux « rencontres de haut niveau » avec les représentants chypriotes. Les contacts devraient donc être maintenus avec la Commission et le président de l’UE, Herman Van Rompuy. Côté européen, la question du boycott n’est plus évoquée en public. Même Chypre a assuré qu’elle n’avait pas l’intention de se laisser « empoisonner » par cette affaire. « Nous ferons notre possible pour avoir une présidence normale », promet une source gouvernementale chypriote.
L’UE a même récemment multiplié les gestes de bonne volonté à l’égard de la Turquie. Le commissaire européen à l’Élargissement, Stefan Füle, vient de lancer avec Ankara « l’agenda positif », un mécanisme consistant à avancer dans les réformes sur les chapitres de négociation bloqués sans qu’il y ait besoin de les ouvrir officiellement. Autre avancée, les Européens viennent de parapher un accord de réadmission des immigrants illégaux venant de Turquie, en ouvrant la voie à l’octroi à terme de facilités de visas aux ressortissants turcs, une revendication forte de la Turquie. Pour l’obtenir, Ankara devra toutefois au préalable reconnaître Chypre.
Mais pour l’heure, le boycott turc rend « techniquement impossible » toute avancée dans les négociations d’adhésion, prévient un diplomate européen. Au mieux, juge M. Giuliani, les six mois à venir n’apporteront aucune amélioration aux relations entre l’UE et la Turquie, « sauf provocation turque qui susciterait une réaction encore plus négative ».
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