C’est hier qu’a débuté le mois sécuritaire annoncé à cor et à cri par le ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel, qui avait promis de « mettre un terme à la sécurité de gré à gré ». M. Charbel admettait ainsi officiellement la relation de cause à effet entre pouvoir politique et sécurité. Une relation qui s’est avérée être dangereuse, surtout ces dernières semaines dans un pays où les clivages communautaires se sont exacerbés et où se sont dangereusement répandues les armes aux mains des citoyens qui entendent désormais se faire justice eux-mêmes, recourant souvent au soutien politique que leur confèrent leurs chefs communautaires respectifs.
Si le recours aux armes n’est pas de vigueur dans tous les cas de figure, pas encore en tout cas, ce sont d’autres moyens de pression que l’on voit fleurir en ce moment, à l’instar de la pathologie des routes coupées à coups de pneus brûlés, ou encore des mutineries accompagnées de chantage avec recours à l’automutilation, comme cela s’est produit hier au Palais de justice de Baabda.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on a clairement entendu hier la mère d’un détenu invoquer cette même ingérence politique dans la justice cette fois-ci, appelant indirectement les chefs de la communauté chiite à intervenir pour libérer son fils, « comme l’a fait le Premier ministre Mikati avec les siens », devait-elle rappeler.
La mère éplorée entendait ainsi rappeler à l’opinion publique l’affaire de l’islamiste Chadi Mawlaoui, dont les siens s’étaient mobilisés pour sa libération avant de le voir reconduit chez lui dans la voiture d’un ministre. Une fois n’est pas coutume, sauf que cet adage ne peut s’appliquer dans un pays qui recèle 18 communautés qui sont en compétition permanente entre elles, d’une part, et avec les institutions et l’État, d’autre part.
C’est cette relation dysfonctionnelle entre le politique et le sécuritaire, et par extension le judiciaire, qu’a voulu dénoncer, assez maladroitement d’ailleurs, le ministre de l’Intérieur, en piquant ce qui a semblé être une colère face aux caméras des télévisions, mettant en garde les politiques contre la tentation de venir saboter son plan. Son cri désespéré sera entendu par le chef de l’État en soirée qui, devant les chefs des services de sécurité convoqués au Conseil des ministres, réitérera sur un ton ferme la nécessité de lever toute couverture politique protégeant les contrevenants à l’ordre. « Il est absolument interdit de couper la route de l’aéroport », a martelé Michel Sleiman devant les représentants des forces de l’ordre.
Ainsi et en dépit de la déliquescence itinérante dont la capitale et ses alentours ont été le théâtre hier, M. Charbel s’est engagé à rétablir l’ordre coûte que coûte, réitérant hier devant la presse que cette nouvelle initiative constituera un test pour les politiques qui sont désormais mis devant le fait accompli et doivent par conséquent montrer leur véritable volonté de remédier à la situation sécuritaire.
Défié à plus d’un endroit du pays par des incidents divers, le ministre a tenu à se déplacer lui-même sur les lieux, aux côtés des forces de l’ordre, pour contrôler de près le déroulement de la campagne.
Un peu comme s’il pressentait ce qui allait advenir, M. Charbel avait pris les devants en affirmant, tôt le matin, que « l’interdiction de bloquer des routes sera un test aussi bien pour les politiques que pour les forces de l’ordre ». Quelques heures plus tard, la réponse viendra de la rue, lorsqu’un groupe de jeunes, après la route de l’aéroport le matin, a coupé, à l’aide de pneus brûlés, plusieurs axes de la capitale en signe de protestation contre l’arrestation de Wissam Alaeddine, l’un des membres du gang qui avait mis le feu au bâtiment de la NTV.
Ce dernier, qui a reçu une visite d’un responsable du Hezbollah à l’hôpital où il se fait soigner pour ses brûlures, a continué de nier tout lien avec le reste des membres du gang qui l’ont secondé dans son crime. Devant ses enquêteurs, il a reconnu être un sympathisant d’Amal et du Hezbollah, soulignant que ce qui a motivé son acte de vandalisme était les propos de cheikh Ahmad al-Assir qui avait insulté, selon lui, Nabih Berry et Hassan Nasrallah, un acte d’humiliation qui ne fait que se répéter, selon lui, après la diffusion, il y a de cela six ans, de la comédie « Basmat Watan » qui s’en était également prise au chef du Hezbollah, considéré comme intouchable par ses partisans.
Les amis de Wissam Alaeddine ne baissent pas, quant à eux, les bras, en dépit des assurances données en Conseil des ministres par les représentants d’Amal et du Hezbollah qu’aucun hors-la-loi ne bénéficiera de couverture politique.
Se livrant presque à un jeu de cache-cache avec les FSI et les militaires, les forces du fait accompli devaient ainsi commencer par bloquer en journée la rue Spears, avant d’être délogés de là. Peu de temps s’écoulera avant que les forces de l’armée ne les retrouvent sur la route de l’aéroport, où ils auront à peine quelques minutes pour mettre le feu aux pneus. Le bras de fer devait se poursuivre en soirée lorsque d’autres axes de la capitale, Zokak el-Blatt et le tunnel Sélim Salam, ont été coupés également à l’aide des pneus.
Bref, un bilan plutôt négatif pour ne pas dire désespérant pour cette première journée de « défis sécuritaires », à moins de croire aux assurances données par un responsable qui affirmait que les mesures prises de nuit seront de loin plus efficaces que celles de la journée. Selon cette source, le plan nocturne consiste, dans un volet gardé confidentiel, à effectuer des perquisitions, des opérations de surveillance et des arrestations de plusieurs hors-la-loi recherchés depuis un certain temps par les forces de l’ordre. Des promesses qui restent à vérifier.
Si le recours aux armes n’est pas de vigueur dans tous les cas de figure, pas encore en tout cas, ce sont d’autres moyens de pression que l’on voit...

