Car avec l’élan des peuples arabes pour la liberté, la dignité et la démocratie sont également nées certaines craintes, plus précisément en milieu chrétien, exprimées par un nombre non négligeable de personnalités politiques ou religieuses, notamment au Liban : craintes surtout d’une poussée islamiste au détriment des droits de l’homme (et de la femme) et plus généralement du principe de la finalité de la personne humaine, avec l’accession de mouvances plus ou moins radicales en Égypte ou en Tunisie ; craintes aussi d’une multiplication des tensions communautaires aux dépens des droits des communautés chrétiennes orientales en général – le cas irakien faisant figure, dans cette perspective, de sombre prémonition ou d’épouvantail de rêve, c’est selon, pour le reste de la région, du Caire à Damas.
Certes, les États-Unis suivent avec un intérêt croissant les événements tumultueux qui secouent la région et prêtent une oreille attentive aux différentes composantes et aux différents acteurs des sociétés arabes. Cependant, c’est avec une attention toute particulière qu’ils manifestent, depuis plusieurs mois, une sensibilité singulière pour les craintes exprimées en milieu chrétien.
C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’un diplomate de l’ambassade américaine inscrit la dernière visite au Liban du sous-secrétaire d’État US pour les Affaires du Proche-Orient, Jeffrey Feltman. Ce diplomate souligne en effet que, dans le cadre de son séjour, M. Feltman a rencontré l’ensemble des leaders chrétiens du 14 Mars, ainsi que le président de la République, Michel Sleiman, qui avait d’ailleurs reçu, à la veille du déplacement du responsable US, un appel téléphonique de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, laquelle avait salué son discours, lors du sommet de Bagdad il y a deux mois, sur la nécessité de l’attachement au respect du pluralisme, de la démocratie et des droits de l’homme dans la région. Mais, surtout, Jeffrey Feltman a tenu, toujours selon ce diplomate, à faire passer un message fort en incluant dans sa tournée, d’ordinaire éminemment politique, des autorités religieuses chrétiennes, comme l’archevêque maronite de Beyrouth, Mgr Boulos Matar, ou le métropolite de Beyrouth, Mgr Élias Audi, ou encore le père Mansour Labaky, dont il a visité, geste hautement symbolique, l’orphelinat de Kfar Sama.
Mais l’initiative de M. Feltman ne sort pas du néant. Elle est, tout au contraire, le fruit d’une décision mûrement réfléchie de la part de Washington. Déjà, lors de son précédent passage, fin 2011, à titre d’exemple, le sous-secrétaire d’État US avait pris la peine de rencontrer autour d’un dîner un groupe de personnalités politiques, académiques et de la société civile chrétienne pour sonder leurs opinions sur la dynamique du printemps arabe, ainsi que sur les craintes, les attentes des chrétiens par rapport à cette dynamique, et les rôles et les enjeux de la présence chrétienne au Proche-Orient.
Car l’objectif de Washington est bien d’adresser, tout en s’ancrant dans sa tradition séculaire non sectaire, un message d’ouverture et de compréhension aux chrétiens d’Orient, et du Liban en particulier. Pourquoi le Liban? Parce que compte tenu de ses structures démocratiques et pluralistes, du système naturel de checks and balances qui en découle, et de la possibilité, partant, de dégager des terrains de consensus, note ce diplomate US, il s’agit du terrain le plus propice en vue d’un dialogue visant à trouver des éléments de solution à ces angoisses et à ces craintes, et il est d’avis que les chrétiens du Liban ont un rôle substantiel à jouer à ce niveau. Un dialogue dont les mécanismes concrets d’application devraient progressivement être fixés dans les prochaines semaines.
La crise syrienne
Il est évident que l’ombre de la crise syrienne née de la répression par le régime des manifestations populaires pèse de tout son poids sur la question chrétienne, dans la mesure où le régime n’a guère de scrupules à jouer la carte dite de « la protection des minorités » pour tenter de justifier son maintien au pouvoir. Il est vrai, d’ailleurs, que les patriarches des trois principales communautés chrétiennes orientales ont exprimé à plusieurs occasions des propos plutôt favorables au président syrien, en parlant du régime baassiste notamment en termes de « dictature la plus proche de la démocratie » ou en exprimant des craintes appuyées quant à un après-Bachar suffisamment obscurantiste pour devoir maintenir le statu quo actuel. En faisant état de « divergences de points de vue marquées sur ces déclarations », ce diplomate de l’ambassade américaine – qui note au passage que le patriarche maronite a encore choisi, au cours de sa deuxième tournée américaine depuis son élection il y a moins de deux ans, d’aller exclusivement à la rencontre de la communauté maronite et de ne pas rencontrer les responsables politiques à Washington – souligne que son pays demeure à l’écoute de ce que les autorités de référence ont à dire et qu’il favorise le dialogue avec elles, « en espérant qu’elles écoutent aussi à leur tour ce que nous avons à leur dire ». « Le massacre de civils innocents est toujours intolérable et nous les condamnons vivement », souligne ce diplomate, en précisant qu’avec un tel régime, la répression terrible qui a frappé Homs peut tout aussi bien frapper un jour des quartiers chrétiens. En d’autres termes, note-t-il en balayant d’un revers de la main la théorie de « l’alliance des minorités », la recherche d’une protection aux mains d’un tel régime est vaine et illusoire, dans la mesure surtout où il ne fait pas vraiment de discernement entre les victimes du point de vue de leur identité communautaire. Sans compter qu’un tel positionnement de repli sur soi est en tout cas obsolète et contre-productif, puisqu’il n’est jamais bon de se cristalliser ou de se figer sur ce qui appartient déjà au passé. Ce diplomate estime en effet que les analyses selon lesquelles le régime syrien pourrait profiter de l’alternance démocratique dans les différents pays de la communauté internationale (comme la France) ou de la saison électorale aux États-Unis pour gagner, comme d’habitude, du temps, font long feu. Et pour cause : les positions de la communauté internationale vis-à-vis de la répression ne vont pas changer, les sanctions ne vont pas disparaître et la pression va continuer à s’intensifier sur le régime. « Gagner du temps? Pour en faire quoi exactement ? » note ce diplomate, en soulignant la nécessité d’une « transition démocratique » en Syrie.
Quant aux éventuels effets déstabilisateurs de la crise syrienne sur le Liban, ce diplomate américain souligne que Washington les garde à l’esprit depuis plus d’un an et qu’il a fait beaucoup, de son côté, pour transmettre des messages fermes aux autorités concernées à ce niveau. Il estime ainsi que la politique de « mise à l’écart » pratiquée par le gouvernement actuel a somme toute réussi jusqu’à présent à éviter une dégradation de la situation, en dehors d’incidents sporadiques condamnables, mais il relève quand même qu’il reste à faire davantage encore sur la question des déplacés syriens, toutes communautés confondues.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud
Ah, mais oui ! C’est tout simplement une petite astuce de Washington pour juste ENTUBER plutôt les Chiites du Liban ; quoi d’autre ?
10 h 45, le 13 mai 2012