Daron Acemoglu (photo) et James A. Robinson sont les coauteurs de Why Nations Fail : The Origins of Power, Prosperity, and Poverty (Pourquoi les nations échouent : les origines du pouvoir, de la prospérité et de la pauvreté).
Pourtant, la transformation qui s’est produite au cours des deux dernières années en Tunisie, en Égypte et en Libye n’est pas le résultat d’efforts des pays extérieurs pour améliorer la société ou l’économie de ces pays, mais le fruit de la volonté des mouvements sociaux en faveur d’un changement de système politique. Tout a commencé en Tunisie, où la révolution a balayé du pouvoir le régime répressif du président Zine el-Abidine Ben Ali. La propagation s’est ensuite opérée vers l’Égypte et la Libye, mettant fin aux régimes encore plus répressifs et corrompus de Hosni Moubarak et de Mouammar Kadhafi.
Les peuples descendus dans les rues en risquant leur vie ont refusé la répression et la pauvreté qui accompagnaient ces régimes. Le revenu moyen des Égyptiens, par exemple, n’équivaut qu’à 12 % de celui des Américains, par rapport auxquels les Égyptiens ont une espérance de vie inférieure de 10 ans. Pas moins de 20 % de la population vivent dans une pauvreté extrême.
Les manifestants de la place Tahrir se sont élevés contre la pauvreté en Égypte et contre un système répressif qui n’apportait aucune réponse, un gouvernement corrompu, ainsi qu’un manque généralisé d’égalité des chances dans chacune des sphères de leur vie. Ils considéraient les dirigeants comme une partie du problème, et non de la solution. D’un autre côté, la plupart des acteurs étrangers, qui se demandaient « Que pouvons-nous faire ? », ont mis en avant des facteurs géographiques, culturels, ou encore un simple « piège de la pauvreté » économique, dont les effets auraient dû être endigués par des aides et des conseils extérieurs.
On ne saurait se fier à l’illusion que la transformation amorcée par les manifestants se fera en douceur. Bon nombre de révolutions passées ont renversé une équipe de dirigeants corrompus seulement pour en installer une seconde tout aussi corrompue, vicieuse et répressive. Rien ne garantit non plus que les précédentes élites ne soient pas en mesure de reconstituer des régimes similaires.
En effet, l’armée, rempart du régime de Moubarak, occupe désormais le pouvoir en Égypte, et se livre à une répression, un emprisonnement et une mise à mort des manifestants qui osent s’élever contre elle. Récemment, elle a révélé son intention de rédiger une nouvelle Constitution avant l’élection présidentielle, et sa commission électorale a disqualifié 10 des 23 candidats à la présidence, sur la base de motifs futiles. Et si l’armée relâchait les rennes, les Frères musulmans pourraient bien prendre le pouvoir et former leur propre régime autoritaire et non représentatif.
Il existe pour autant également des raisons d’être optimiste. Le génie est sorti de sa lampe, et le peuple est conscient du fait qu’il a le pouvoir de renverser des gouvernements et, plus généralement, que son activisme politique est porteur de conséquences. C’est pourquoi il continue d’investir la place Tahrir chaque fois que l’armée tente de consolider son pouvoir et de réprimer les dissidents.
Bien qu’il appartienne en fin de compte au peuple égyptien de décider du destin du pays et d’adopter enfin des mesures décisives en faveur d’institutions politiques plus représentatives, cela ne signifie pas pour autant une impuissance des acteurs extérieurs. Bien au contraire, « nous » avons beaucoup à accomplir – même si aucun de ces accomplissements ne sera au centre de l’issue.
Les États-Unis, par exemple, s’apprêtent encore à accorder plus de 1,5 milliard de dollars d’aide à l’Égypte cette année. Mais qui sont les bénéficiaires de cette aide ? Malheureusement, pas les individus qui s’efforcent de refaçonner l’avenir de leur pays, mais plutôt l’armée égyptienne et les mêmes politiciens qui gouvernaient l’Égypte sous le régime précédent.
Le moins que nous puissions faire pour l’Égypte consisterait à cesser de soutenir la répression. Cela ne signifie pas mettre un terme à l’aide étrangère. Au contraire, même si cette aide en elle-même ne transformera pas la société ou l’économie égyptienne, et même si une partie de cette aide sera inévitablement gaspillée ou distribuée dans de mauvaises mains, elle pourra néanmoins être bénéfique. Plus important encore, les États-Unis et la communauté internationale ont la possibilité de faire en sorte que la majeure partie des fonds ne soit pas allouée à l’armée ou aux politiciens habituels, mais aux causes et aux groupements populaires.
En réalité, l’aide étrangère pourrait également en légère partie être utilisée en faveur d’une incitation au dialogue national en Égypte. L’aide étrangère pourrait par exemple être placée sous la gestion d’un comité de représentants issus de factions sociales diverses, y compris à la fois les groupes de la société civile au centre de l’insurrection et les Frères musulmans, et s’accompagner d’une règle claire selon laquelle si le comité ne parvient pas à s’entendre, l’aide ne sera pas distribuée. Ceci obligerait l’armée et les élites à travailler aux côtés des groupes d’opposition qu’ils s’efforcent souvent de mettre à l’écart.
Au-delà de la possibilité d’inviter à la table un certain nombre de groupes importants bien que politiquement marginalisés, un tel comité pourrait également produire un effet symbolique ; un partage du pouvoir réussi en petit comité étant susceptible d’encourager un partage du pouvoir au sens large. Bien que ce genre d’intervention extérieure ne puisse espérer guérir du jour au lendemain les blessures de siècles de répression et de sous-développement, il « nous » faut cesser de poursuivre une panacée qui n’existe pas, et agir de meilleure manière qu’en gavant l’armée égyptienne.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
© Project Syndicate, 2012.

