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Nos lecteurs ont la parole

Vénus Khoury Ghata sans concession, à la Lebanese American University : ça déménage

Par Nicole HAMOUCHE
« On nous disait fixes alors que nous déménagions à chaque fin de concession/lourds d’ossements et de regrets friables », écrit Vénus Khoury Ghata et pourtant, À ton âme d’enfant est la dédicace qu’elle me fait. Clairvoyante poète. Je venais d’acheter son recueil de poésie À quoi sert la neige ?
et le plus récent Où vont les arbres ? attirée par les titres ;
par le mode interrogatif... tout y est. Le poète interroge, comme l’enfant. C’est sans doute pour cela qu’il reconnaît « l’âme d’enfant ». Et parfois, il a des réponses, en tout cas la sienne : « À quoi sert la neige ?
À effacer la terre pour la réécrire correctement. » Hier soir, à la LAU qui lui rendait hommage, le prix Goncourt de poésie effaçait la terre pour nous transporter l’espace d’un instant au gré de son visage, de sa voix qui vit ses poèmes, vers les nuages.
Il fait bon être dans les nuages quand « les étrangers emporteront les murs comme fagots de bois au dos de leurs mulets/boiront la sueur verte des arbres/l’urine noire des mines/le sang gris des rochers », quand « ils (creusent) leurs tranchées dans nos chambres/(allongent) leurs fusils entre nos draps/(squattent) nos trottoirs à longueur d’homme/ à longueur de honte » ; il fait bon être dans les nuages quand « la colère du père renversait la maison » ; quand « la mère nous appelait jusqu’au couchant » ; quand « ça devait être beau et ce n’était que triste » ... À l’heure bleue, hier soir, il était bon de croire un instant que « l’hiver essorait son dernier nuage », même si « une lune ne remplit pas la huche/ne colmate pas les fissures de l’évier/ne balaie pas les miettes des disputes ». Et ainsi de suite. On aurait envie de puiser sans arrêt aux mots de Vénus, à ses images, à ses lunes, à la lune de son visage qui éclaire son œuvre, qui éclaire sa terre, notre terre.
Qui l’allume aussi et peut-être qui nous rallume. Terres stagnantes, comme elle titrait déjà son recueil de poèmes en 1966.
On a besoin de cette lumière sur notre terre stagnante, sur tout ce qu’on a oublié d’elle et que le poète vient nous rappeler. Les poèmes de Vénus qui a grandi à Bécharré, dans ce village forgé sur le bord d’un ravin, disent le Liban. Il y est toujours question de mains, d’arbres, de Dieu, d’enfants, de mère, de vent, de montagne, de chèvre, de lune... de plume, de feuilles, de lucarnes, d’oiseaux de tout genre, mésange, canari,etc. Et puis il y est aussi beaucoup question de guerre, de colère, de genoux, de honte, d’exil, de pierres, de feu, de larmes, d’orties.
Malgré les décennies passées en France, Vénus nous livre : « J’ai vécu plus longtemps à Paris qu’au Liban, mais je ne suis pas guérie du Liban ni de l’Orient. » Et pourtant, Vénus n’a pas vécu la guerre ; sur place du moins, puisqu’elle avait suivi l’homme qu’elle aimait en France en 1971. Quelle est donc cette maladie du Liban qui nous atteint tous ? Que même mille ans de poésie n’ont pas su soigner ? Quels sont « ces secrets cachés au sein de chacune de nous ? » comme le dit May Ménassa, autre grande dame qui rendait hommage à sa sœur, dans une langue arabe, comme il sied pour s’adresser à un poète. Moment d’émotion, assurément contagieux. Ni Vénus ni May Ménassa n’en ont honte.
« Il faut avoir connu l’Occident pour n’avoir honte que de ce qui est honteux », disait Vénus dans une interview. « Dans les villes méditerranéennes, on se regarde, on s’observe beaucoup. On a honte d’avoir été modeste, d’avoir eu une enfance pauvre. » Les poèmes et la voix de Venus, « mélopée ou cantique », c’est au choix, pour reprendre les mots d’Alexandre Najjar, nous lavent de ces hontes d’Orient qui peuvent nous miner. Il doit y avoir de la Qadischa dans l’air. Cette vallée sainte dont on a oublié qu’elle est de chez nous, où Venus et ses frères se relayaient parfois « devant la lucarne pour apercevoir des fragments de Dieu ». Nous autres, Dieu, nous l’avons fragmenté autrement et en écoutant Venus, nous avons envie de revenir un peu, à Lui qui souffle dans cette vallée, dans cette forêt qui « cache le loup qui a peur du mouton », comme écrit encore la poétesse. Une autre façon de voir les choses, et pourquoi pas ? La poètesse invertit les ordres : « À quoi sert la forêt ?
À cacher le loup qui a peur du mouton. » « Le poète a des droits que d’autres n’ont pas », comme dit le dicton arabe. Et si par moment nous le devenions, poètes, pour chanter nos forêts, « fraterniser avec (nos) arbres, partager leurs peurs et leurs jeux » comme l’écrit Venus plutôt que de les incendier au fil de nos peurs et de nos rancœurs ? Et si nous écoutions le facteur des Abruzzes expliquant à Laure terrorisée, par l’ours Nono, pourtant végétarien : « Il sera ton ami quand il n’aura plus peur de toi. »
Un ours végétarien, un loup qui a peur du mouton... les poètes se la racontent. Et alors, tout le monde se la raconte, surtout nous autres, ici. Alors tant qu’a faire, pourquoi ne pas préférer une histoire accrochée aux astres et à Vénus plutôt que « de cracher sur la cendre devenue sourde à force de se taire » ? Vénus, elle, n’est pas sourde ; Venus entend, voit, capte. « J’écris comme les voyantes », dit-elle. Partir du réel, du vécu pour aller dans l’inconscient, le surréalisme, le fantasmagorique.
Et si Luc, le héros de Malaterra du Facteur des Abruzzes, écrit qu’« il est des bois comme des êtres, ils deviennent récalcitrants en vieillissant », ce n’est certainement pas le cas de Vénus Khoury Ghata, qui vibre encore à tout : à de grands yeux qui lui parlent, à une voix qui la lit mais qui lui parle somme toute en la lisant, à une enfant qui court, à un chat, à un animal, à un végétal, à un Kosovar, à un Maya... à la vie. Tout parle à Vénus et Vénus nous parle. Tout lui parle, y compris les orties qui traversaient le jardin ;
et que sa mère – au cœur de son dernier recueil – n’avait pas eu le temps d’arracher de son vivant. Cause de guerre encore et encore. « Demain, je leur ferai un sort », disait-elle en les regardant frémir le soir, dans le noir. Vénus, elle, leur fera un sort ; de perles, si ce n’est de fleurs.
« On nous disait fixes alors que nous déménagions à chaque fin de concession/lourds d’ossements et de regrets friables », écrit Vénus Khoury Ghata et pourtant, À ton âme d’enfant est la dédicace qu’elle me fait. Clairvoyante poète. Je venais d’acheter son recueil de poésie À quoi sert la neige ? et le plus récent Où vont les arbres ? attirée par les titres ; par le mode interrogatif... tout y est. Le poète interroge, comme l’enfant. C’est sans doute pour cela qu’il reconnaît « l’âme d’enfant ». Et parfois, il a des réponses, en tout cas la sienne : « À quoi sert la neige ? À effacer la terre pour la réécrire correctement. » Hier soir, à la LAU qui lui rendait hommage, le prix Goncourt de poésie effaçait la terre pour nous transporter l’espace d’un instant au gré de son visage,...
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