Photo Fady Abou Ghaslioum
Cher Hassan Nasrallah,
Si je m’adresse à vous en vous appelant par votre nom, n’y voyez aucun manque d’égard. Je le fais parce que je m’adresse à un concitoyen, qui est comme moi devant la mort et le deuil. Et lorsque les concitoyens se retrouvent devant la mort et le deuil, aucun titre, aucune appartenance de classe ou de communauté, aucun âge ou identité sexuelle ne peuvent les distinguer. Ils sont égaux devant la mort et concitoyens dans le deuil. Car c’est précisément le deuil en commun qui va en faire des concitoyens.
Le deuil est le phénomène universel par excellence. Malgré ses variantes culturelles, il reste l’épreuve fondatrice de l’humanité. L’enterrement des morts, avec le tabou de l’inceste et du parricide, constitue le troisième tabou fondateur de l’humanité et désigne le passage de la préhistoire à l’histoire. Antigone en savait quelque chose, elle qui a exigé, au prix d’une mort horrible, une sépulture pour son frère : les rites et les coutumes prévalent sur les lois de la Cité. Et comme l’a dit Voltaire : « Nos rites, nos mystères ne peuvent point changer, ne sont pas incertains comme ces faibles lois qu’inventent les humains. »
Pourquoi je vous parle de deuil cher Hassan Nasrallah ?
Parce qu’il m’arrive tous les jours, dans ma pratique d’analyste et de psychiatre, de me rendre compte des ravages que constitue sur mes patients un deuil empêché. Et depuis 1975, guerre civile, assassinats politiques ciblés, enlèvements de citoyens, militaires et militants empêchent la plupart des Libanais de dormir parce qu’ils n’ont pas pu accomplir les rites et clore leur deuil.
Il m’est arrivé pendant la guerre de juillet 2006 d’accompagner un père et une mère de famille qui avaient perdu, lors d’un bombardement israélien sur Chiyah, en une fraction de seconde, 16 membres de leur famille, dont trois enfants de 21, 20 et 19 ans. Leur douleur était indescriptible, innommable. Malgré des conditions de sécurité réduites à zéro, les rites du deuil ont pu être en partie accomplis, alors que les bombardements pleuvaient autour du convoi funèbre. Malgré l’immensité du traumatisme, cet homme fut partiellement soulagé. Quant à sa femme, alitée, personne n’avait osé l’informer de la mort de ses trois enfants. Cette tâche me fut confiée. Et ce ne sont pas mes qualités de psychiatre ni de psychanalyste qui ont aidé cet homme et cette femme, mais le fait d’avoir partagé leur douleur innommable. Comme un simple concitoyen. Ce père et cette mère m’ont appris que dans le deuil, la fonction anonyme d’un concitoyen est de partager la douleur d’un autre concitoyen.
Grâce à eux, j’ai eu l’idée d’initier, pendant la guerre de 2006, une antenne télé sur la LBC et, par la suite, sur la Voix du Liban. Pendant environ deux mois sur la LBC et une année entière sur la Voix du Liban, ces émissions hebdomadaires ont permis à un grand nombre de Libanais du Sud et de la banlieue sud foudroyés par la guerre d’appeler cette antenne, de témoigner et de transmettre ainsi en direct une partie de leur douleur à des concitoyens anonymes.
Et bien avant Antigone, Voltaire et la guerre de juillet 2006, les tribus dites primitives accordaient une importance capitale au deuil, particulièrement au deuil de l’ennemi et aux rites obligatoires qu’ils s’imposaient pour se réconcilier avec lui.
Les guerriers victorieux se soumettaient à de graves restrictions pour apaiser l’esprit des ennemis. Dans leurs prières, ils étaient humbles et rarement fiers de leurs victoires. De retour de la guerre, certains chefs victorieux devaient rester en dehors de leurs villages pour accomplir des rites de purification. Les prières tournaient autour de l’alternance du couple ami/ennemi. On s’occupait particulièrement bien des têtes coupées qu’on avait ramenées, sur des lances, du champ de bataille. On leur donnait à manger, elles devenaient protectrices, on leur demandait d’oublier les anciens amis et de considérer les ennemis vainqueurs comme de nouveaux amis accueillants.
Si les rites ont cette importance universelle, c’est parce qu’ils désignent, malgré leurs variantes culturelles, l’ambivalence extrême dans laquelle se trouve l’endeuillé par rapport au mort, la lutte acharnée entre l’amour et la haine qu’il éprouve à son égard. Et tant que les rites n’ont pas été accomplis, le conflit entre l’amour et la haine qui habite l’endeuillé le transforme en un mort-vivant, dans l’impossibilité de se séparer du mort parce qu’il n’a pu l’enterrer.
Dans la plupart des cultures, le noir porté par les femmes et les repas partagés avec la famille du défunt témoignent de cette ambivalence. Dans le deuil, la haine que l’on éprouve pour le mort est consciente, de même que la haine qu’on éprouve pour soi, haine pour avoir haï notre mort. Ce qui faisait dire à Michel Tournier : « Est adulte celui qui, quel que soit son âge, a perdu quelqu’un. » Les rites consacrent donc cette ambivalence féroce en faisant participer la collectivité à l’ambivalence de l’endeuillé.
Si je vous parle de deuil et de rites aujourd’hui, cher Hassan Nasrallah, c’est parce que l’heure de la vérité approche. Si la plupart des Libanais n’ont pas pu commencer leur deuil, c’est parce qu’ils ne savent pas qui a assassiné leurs proches, leurs chefs, leurs hommes politiques, leurs intellectuels, leurs penseurs, de même qu’ils ne savent pas si leurs morts sont morts ou simplement disparus, incertitude inhumaine tant qu’ils n’ont pas pu avoir les dépouilles de leurs disparus. Dans le cadre de la « Commission vérité et réconciliation » en Afrique du Sud, la mère d’un disparu regarde le tortionnaire de son fils dont on avait coupé les mains et lui dit : « Rendez-moi ses mains que j’aie quelque chose à enterrer. »
La vérité n’est pas un but en soi et elle n’a aucun autre but que de permettre les rites et le deuil. Tant que les Libanais ne la connaîtront pas, leur haine sera dirigée vers les supposés assassins qui sont ainsi diabolisés. Lorsqu’ils sauront la vérité sur les assassinats et les disparitions, ils pourront déplacer leur haine vers leur mort et accomplir leurs rites. De fait, ils n’auront plus de haine envers les supposés assassins et le pardon, puis la réconciliation permettront de fonder un nouveau lien social entre Libanais. Sans diabolisation de l’ennemi ni idéalisation du héros.
Si je m’adresse à vous en vous appelant par votre nom, n’y voyez aucun manque d’égard. Je le fais parce que je m’adresse à un concitoyen, qui est comme moi devant la mort et le deuil. Et lorsque les concitoyens se retrouvent devant la mort et le deuil, aucun titre, aucune appartenance de classe ou de communauté, aucun âge ou identité sexuelle ne peuvent les distinguer. Ils sont égaux devant la mort et concitoyens dans le deuil. Car c’est précisément le deuil en commun qui va en faire des concitoyens.
Le deuil est le phénomène universel par excellence. Malgré ses variantes culturelles, il reste l’épreuve fondatrice de l’humanité. L’enterrement des morts, avec le tabou de l’inceste et du parricide, constitue le troisième tabou fondateur de l’humanité et désigne le passage de la...


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud
Comment?! S’adresser au Sayed comme un simple concitoyen?! Mais c’est là ignorer sa dimension céleste. C’est en effet par lui que transitent les victoires divines qu’il a la générosité de transférer au bout par bout à la patrie en morceaux. Et puis citoyen de quel pays? Le Sayed l’a lui-même dit : il n’a que faire de la géographie. Tout lopin de terre est à exploiter - comme un sovkhoze du siècle passe – afin d’attaquer le petit Satan, et, par extrapolation, le grand Satan. Et n’allez pas citer Voltaire ou Tournier, deux agents à la solde de l’ennemi sioniste. Nous les attaquerons une fois Jérusalem libérée quand les armes de la résistance se dirigeront vers la littérature Française.
22 h 38, le 05 mars 2012