Rechercher
Rechercher

Liban - En Toute Liberté

Les jihadistes de l’entêtement

Entêtement, trait de caractère commun aux ministres du bloc du Changement et de la Réforme. La conviction qu’on a raison, que tout le monde se trompe, sauf soi. Le verbe tranchant, la brusquerie dans les réparties, le geste impatient. À cette aune, ce n’est pas un Parlement ou un gouvernement qu’il faudrait, mais un centre de vacances. Apprendre la courtoisie, apprendre à écouter autrui, apprendre à apprendre, voilà ce qu’il faudrait. Ne pas se croire infaillible, se donner le temps de réfléchir, même si l’on réfléchit vite. Donner à l’opinion, à ses interlocuteurs, le sentiment qu’on cherche à les comprendre, qu’on épouse leur cause, et non pas exclusivement celle de sa propre croisade anticorruption. Des croisés, tels qu’on les imagine sortis de l’histoire et venus jusqu’à nous, voilà nos ministres. Des jihadistes de l’entêtement.


Le Larousse illustre le terme entêtement par un cliché qui, une fois de plus, se vérifie : son entêtement le perdra.
La querelle constitutionnelle aurait eu quelque intérêt si la situation sociale n’était si alarmante, comme les nouvelles qui nous parviennent des hôpitaux et des prisons le montrent.


L’hôpital psychiatrique de La Croix, fleuron des institutions du père Jacques, dépérit, faute de fonds. Le patriarche s’en est ému et a convaincu le Premier ministre de lui accorder quelques heures de son temps, vendredi dernier. Nagib Mikati a pu apprendre donc que la Sécurité sociale doit 41 milliards de livres à cet hôpital de 1 000 lits unique en son genre au Liban, cet établissement qui est pure charité pour tous, et une incarnation de l’impartialité et de l’accueil.
En France, la journée en hôpital psychiatrique est facturée 700 euros. Au Liban, la tarification pratiquée par le ministère de la Santé est de 24 000 livres, une somme dérisoire qui ne couvre même pas le prix des médicaments administrés. Le prix d’un repas chez Burger King. Or moins que 3 % des patients admis à l’hôpital, en général des malades chroniques de longs séjours, sont à même de couvrir leurs frais. Les autres sont soignés aux frais du ministère de la Santé. Soignés est d’ailleurs un mot élastique. Mère Marie Makhlouf, supérieure générale de la congrégation des sœurs de La Croix, admet que ses patients ne reçoivent qu’une partie des soins exigés pour leurs cas. Là où l’hôpital aurait besoin de cinquante membres du personnel infirmier, il n’y en a que dix. « Croyez-moi, dit-elle, je ne sais pas comment nous honorons, tous les mois, nos engagements salariaux, sachant que 65 religieuses de la congrégation se dévouent jour et nuit au service des malades, par pur amour de Dieu, qui nous les a laissées comme des reliques de sa présence. »


Et d’ajouter rapidement : « Les frais de fonctionnement mensuels de l’hôpital Saint-Joseph, à Dora, sont d’un milliard de livres, et 70 % de ses patients sont admis aux frais du ministère de la Santé »...


La situation de l’hôpital psychiatrique de La Croix illustre parfaitement la crise que traversent beaucoup d’établissements hospitaliers. Elle en diffère en ce que sa vocation chrétienne en fait une institution qui ne se base pas sur le profit comme n’importe quelle entreprise hôtelière. Ce qui n’est pas le cas de tous les hôpitaux. Beaucoup de ces derniers pourraient sortir de leurs crises en réduisant leurs marges de bénéfices, assurent de probes sources médicales qui n’osent affronter le lynchage médiatique qui suivra, si elles le disent comme ça, candidement.

 

En face, dans le secteur public, la situation n’est pas beaucoup plus brillante. L’hôpital gouvernemental de Beyrouth périclite à son tour, livré au pillage à la fois savant et pataud de la clientèle politique dominante. C’est au point où l’hôpital a commencé à manquer de compresses stériles ; au point où les salaires sont payés grâce à des prêts bancaires (en attendant le vote du budget); au point où une partie de son département radio a fermé, alors même que le montant du contrat d’entretien a atteint, dans cet hôpital ultra-équipé, une belle année durant, un million de dollars... pour redescendre à 500 000 dollars l’année suivante, sans explications et sans comptes rendus.


Parlons maintenant des prisons. Marwan Charbel est un homme de cœur. Il sait, comme beaucoup d’officiers et de retraités des FSI, que les cellules de la prison de Roumié n’ont rien à envier aux donjons et autres oubliettes de nos romans de jeunesse. Des loques humaines y croupissent dans des conditions indignes de l’animal. Elles attendent deux années durant une peine de prison de six mois. Un grand pourcentage des détenus de Roumié est formé de petits revendeurs de haschisch. À cette aune, il faudrait arrêter Nadine Labaki pour son apologie musicale des vertus euphorisantes du cannabis ! Soyons sérieux, pourquoi faut-il que l’adoption de l’année carcérale de neuf mois prenne vingt ans pour être adoptée?


Pourquoi faut-il attendre vingt ans pour savoir que la clémence est réparatrice, et que réduire de trois mois par an la sentence d’un homme condamné à 5, 10 ou 15 ans de prison ferme, c’est parfaitement acceptable, et même humain ? Et fallait-il 30 ans pour songer à ouvrir près de la prison centrale de Roumié un tribunal pour accélérer les jugements ?
Voilà, il semble, les causes réelles pour lesquelles il vaut la peine de se battre en cette époque d’urgence sociale où peu importe qui a raison, où chaque minute compte, où chaque emploi possible doit être créé, où chaque usine doit produire, où chaque pomme de terre doit pouvoir s’écouler, où chaque lampe doit s’allumer.

Entêtement, trait de caractère commun aux ministres du bloc du Changement et de la Réforme. La conviction qu’on a raison, que tout le monde se trompe, sauf soi. Le verbe tranchant, la brusquerie dans les réparties, le geste impatient. À cette aune, ce n’est pas un Parlement ou un gouvernement qu’il faudrait, mais un centre de vacances. Apprendre la courtoisie, apprendre à écouter autrui, apprendre à apprendre, voilà ce qu’il faudrait. Ne pas se croire infaillible, se donner le temps de réfléchir, même si l’on réfléchit vite. Donner à l’opinion, à ses interlocuteurs, le sentiment qu’on cherche à les comprendre, qu’on épouse leur cause, et non pas exclusivement celle de sa propre croisade anticorruption. Des croisés, tels qu’on les imagine sortis de l’histoire et venus jusqu’à nous, voilà nos...
commentaires (3)

Il est dommage que ce triste état des lieux hospitalier et carcéral, si bien documenté et présenté, soit intitulé «Les jihadistes de l’entêtement», ce qui a poussé certains entêtés à ruer, comme d’habitude, dans les brancards.

Ronald Barakat

05 h 09, le 23 février 2012

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Il est dommage que ce triste état des lieux hospitalier et carcéral, si bien documenté et présenté, soit intitulé «Les jihadistes de l’entêtement», ce qui a poussé certains entêtés à ruer, comme d’habitude, dans les brancards.

    Ronald Barakat

    05 h 09, le 23 février 2012

  • "Seuls les imbeciles ne changent pas d'avis"! Merci pour cet article.

    Rbeiz Joanna

    03 h 31, le 23 février 2012

  • - - Que cela soit clair une bonnes fois pour toutes : l'entêtement des ministres du bloc du changement et des réformes ira crescendo et s'amplifiera tant que la corruption n'a pas été éradiquée et les corrupteurs jugés et arrêtés . C'est une promesse faite par GMA à ses électeurs , et elle sera tenue . Alors de grâce messieurs les penseurs et donneurs de leçons , ne tapez pas trop sur cette porte car la surprise qui s'annonce et de aille et risque de vous choquer et croyez moi , vous fera changer d'avis ! J'attend avec impatience de vous lire au lendemain de ce grand jour qui aura comme titre je suppose , Scandale financier du siècle , ou bien , Casse du siècle au pays du Cèdre , Oh pardon , au pays d'Alice .

    JABBOUR André

    23 h 07, le 22 février 2012

Retour en haut