Réprimés pendant le règne de Hosni Moubarak renversé en février sous la pression de la rue, les Frères musulmans, citant les chiffres préliminaires, ont d’ores et déjà annoncé que leurs listes avaient remporté plus de 40 % des voix lors du scrutin qui s’est déroulé lundi et mardi. Les premières indications montrent aussi une percée surprise des fondamentalistes sunnites du parti salafiste al-Nour, relevée avec inquiétude par la presse égyptienne hier, et qui fait frémir les milieux laïcs et la communauté copte. « La peur est que, si les courants islamistes dominaient le Parlement, cela pourrait aboutir à un système non démocratique, autoritaire sous couvert religieux », affirme ainsi Hassan Nafaa, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. Des responsables salafistes ont toutefois cherché à apaiser les craintes des coptes. « Toucher un cheveu de la tête d’un copte est contraire à notre programme », a déclaré le porte-parole d’al-Nour, Mohammad Nour. Selon les estimations avancées par la presse, al-Nour, fondé à Alexandrie après le soulèvement populaire de janvier-février, obtiendrait 20 % des voix dans cette première étape de législatives.
Après les États-Unis et l’ONU, les ministres européens des Affaires étrangères, réunis à Bruxelles, ont salué hier la bonne organisation des législatives et appelé l’armée, aux commandes depuis la chute de M. Moubarak, à transférer le pouvoir aux civils dès que possible.
Les Frères musulmans ont eux aussi déjà réclamé que la principale force du Parlement soit chargée de former le prochain gouvernement. Une coalition regroupant le PLJ des Ikhwan et al-Nour n’est pas acquise. Al-Nour, qui faisait partie de l’Alliance démocratique menée par les Frères musulmans, a claqué la porte pour créer son Alliance islamique. Les résultats ne concernent que le premier tiers de l’Égypte qui a voté lundi et mardi, alors que les élections vont se poursuivre ailleurs dans le pays, jusqu’au 11 janvier pour les députés puis jusqu’au 11 mars pour la Choura (Sénat). Toutefois, si cette tendance se confirme lors des prochaines étapes du scrutin, les Frères musulmans deviendront la première force politique du pays.
La confrérie à l’épreuve du pouvoir
« C’est une excellente opportunité pour tester le mouvement. Pendant des années, ils ont fait de grandes déclarations, comme le fait que liberté et religion étaient compatibles, sans avoir à rendre de comptes », estime Rabab el-Mahdi, professeure de sciences politiques à l’Université américaine du Caire. Une victoire donnerait donc aux Ikhwan la légitimité et la légalité qu’ils réclament depuis des années. Mais elle pourrait dans le même temps saper leur crédibilité s’ils acceptaient de faire partie d’une Assemblée faible face à des généraux qui conserveraient toutes les prérogatives. « Ils vont devoir se battre pour les pouvoirs du Parlement et y parviendront plus facilement en s’alliant aux libéraux », affirme Mme Mahdi, pour qui le PLJ, qui compte de nombreux hommes d’affaires, « est, sur le plan économique, plus proche des libéraux que de n’importe quel autre parti islamiste ».
Mais avant toute chose, les Frères musulmans devront mener deux batailles. D’une part, ils devront s’atteler à rassurer les Égyptiens qui veulent leur liberté politique, après s’être dotés pour la première fois d’un parti légal, le PLJ, qui prône un « État civil et démocratique, non religieux et non militaire qui respecte les droits de l’homme ». D’autre part, ils devront donner une visibilité à un Parlement aux attributions incertaines face à un Conseil militaire tout-puissant. Mais l’armée, grand propriétaire terrien qui a investi dans de nombreux secteurs, ne cédera pas facilement, notamment pour protéger ses intérêts économiques, souligne Joshua Stacher, professeur assistant en sciences politiques à l’Université de Kent. « La structure du pouvoir se maintiendra tant que l’armée n’aura pas été évincée de l’économie », juge-t-il. L’armée avait, avant le scrutin, relancé les inquiétudes sur sa volonté réelle de s’effacer, avec un projet garantissant que son budget échapperait à tout examen parlementaire et qu’elle aurait le dernier mot pour toute loi la concernant. Les Ikhwan avaient jugé ce projet « antidémocratique ».
Officiellement interdit dans les années 1950 mais toléré de fait, le mouvement islamiste compte des centaines de milliers de membres et a mis en place un important réseau social, maillant la société via des programmes sociaux ou religieux. Mais dans un pays qui s’est révolté pour réclamer la justice sociale et de meilleures conditions de vie, les Frères musulmans pourraient rapidement être jugés sur leurs performances économiques.
(Source : AFP)


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