Dans le système de listes, l’électeur ne sent pas qu’il peut beaucoup influer sur le cours de l’élection car, en première ligne, il y a « cooptation » des candidats par le chef de liste et il n’intervient lui-même que pour accepter cette cooptation ou la refuser, sans grande marge de manœuvre. Et s’il vient à la refuser, il se trouve confronté à la liste d’en face avec exactement le même problème. Il se rend compte que, finalement, ça ne vaut plus la peine de voter puisque de toute façon ce sont les mêmes « têtes » qui reviennent et que le système empêche les nouveaux venus, à quelques exceptions près, d’arriver.
L’électeur libanais, habitué depuis des générations à la confiscation de sa liberté de choisir, se trouve atteint du « syndrome des femmes battues » qui se manifeste par « l’impuissance, une peur constante et le sentiment d’impossibilité de s’échapper de sa relation », avec toutes les conséquences que nous connaissons. L’électeur devient, en effet, et selon un avis largement partagé, la proie d’un clientélisme politique qui n’a rien à voir avec la volonté populaire.
Le peuple libanais se trouve, dès lors, en raison des effets pervers du système, otage d’une classe politique qui se perpétue et se succède à elle-même, une classe politique, dans l’ensemble et hormis quelques exceptions, en décalage avec son époque, figée dans ses archaïsmes, amarrée à un système obsolète, déconnectée du terrain, plus dirigée que dirigeante et pour laquelle la réflexion sur les problèmes de société est loin d’être une préoccupation dominante. Une classe qui a bien souvent considéré la politique comme un « business », au sein de laquelle l’enrichissement illicite et le trafic d’influence font école, souvent survivante des heures tragiques des conflits intercommunautaires de la guerre du Liban et dont l’approche et les procédés miliciens hérités de la période de tutelle continuent à éclore... Un cumul de contraires qui a fini par gripper la machine... Des interventions à l’échelle planétaire sont nécessaires à chaque échéance constitutionnelle plongeant le pays et ses institutions, régulièrement et durablement, dans un vide sidéral et... sidérant !
Au vu de cette triste et bien sinistre réalité, il nous semble que seule une loi électorale remplissant ses vrais objectifs et répondant à sa fonction de juste, équitable et authentique représentation du peuple libanais pourrait apporter à ce pays meurtri le remède approprié. Elle permettrait de sauver le Liban et les Libanais d’une tragique et interminable « descente aux enfers » et de mettre, enfin, ce peuple sur la voie de l’apprentissage de la démocratie.
C’est la raison pour laquelle il nous semble opportun de privilégier l’adoption de la circonscription uninominale (malgré les difficultés qu’elle pourrait susciter au niveau du tracé des circonscriptions et qui sont loin d’être insurmontables) et de lancer une campagne de sensibilisation sur les avantages de celle-ci. Ce mode de scrutin serait en mesure d’ouvrir la voie à un renouvellement (au moins partiel) de la classe politique libanaise et de permettre à un sang nouveau d’intégrer les bancs du Parlement. Il permettrait également l’émergence d’un « centre » politique en mesure de modérer les ardeurs des différents protagonistes, d’équilibrer le jeu et d’arbitrer le débat. Libéré, l’électeur sortirait de sa situation de tutelle ou de curatelle et deviendrait totalement responsable de son choix.
Pareille campagne permettrait aussi de pallier les effets néfastes d’une certaine désinformation, orchestrée pendant de longs mois en faveur de la proportionnelle promue au rang de nirvana électoral. Nous aurions souhaité de la part des responsables et à l’adresse de l’opinion publique une approche comparative analytique et objective des différents systèmes électoraux afin de l’éclairer sur les options disponibles et lui permettre de s’informer, de comprendre, de réfléchir et enfin de tirer ses conclusions en toute connaissance de cause.
Vu la fragmentation communautaire au Liban, il serait difficile d’envisager une forme de « printemps arabe » de nature à susciter un engouement de masse pour le changement ainsi qu’une déferlante capable de faire évoluer une situation désespérée et complètement bloquée.
Si l’on souhaite réellement que le Liban devienne « le pôle de croissance et de stabilité dont la région a besoin », selon l’expression de Jean-Pierre Raffarin de passage à Beyrouth, il serait nécessaire, en premier lieu, d’élaborer une loi électorale appropriée lui permettant de se doter de parlementaires capables de l’élever à la fonction qui lui est dévolue et de dépasser la regrettable « guerre des chiffres » (8 et 14) qui fait rage en ce moment. Une loi électorale où les élus seraient les représentants du peuple libanais et non plus ceux des chefs de liste et où l’électeur pourrait enfin voter, en toute liberté, POUR son candidat plutôt que CONTRE celui dont il ne veut pas, comme c’est malheureusement trop souvent le cas aujourd’hui.
Malgré nos défauts, nous méritons un peu mieux que ce qui nous est actuellement jeté en pâture !
Marie-Claude Hélou Saadé
Fondatrice du rassemblement « Pour un Liban meilleur
et différent »
* Cet article contient des extraits d’une lettre envoyée le 25 mai 2011 au président français Nicolas Sarkozy.

