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Nos lecteurs ont la parole - « Et Maintenant On Va Où ? » De Nadine Labaki

« Un certain regard », mais lequel ?

Par Wissam MOUAWAD
Imaginez : un écrivain décide d’écrire un roman. Il veut plaire. Et pour plaire, il décide de traiter le sujet le plus conventionnel du monde, le sujet le moins polémique, un sujet que tout le monde puisse comprendre sans effort, un sujet avec lequel on ne peut qu’être d’accord. « La guerre, c’est pas bien ! » Voilà trouvé son sujet. Mais l’écriture est aussi affaire de langue, de langage, de syntaxe, de vocabulaire, de figures de rhétorique. Il s’efforce alors à démontrer – tout en brodant sur le thème de la « guerre qui est pas bien » – qu’il maîtrise parfaitement l’imparfait du subjonctif, qu’il connaît plein de mots difficiles, et qu’il est un as de l’homéotéleute et du zeugme. Et voici son livre écrit. Et voici les ventes record. Et voici les plateaux télé.
C’est, en gros, ce que fait Nadine Labaki dans son film Et maintenant on va où ? Car que nous dit-elle ? Qu’il était une fois un village libanais ? Que ce village libanais était multiconfessionnel ? Que les gens vivaient en paix, tant bien que mal, jusqu’à l’irruption d’événements extérieurs ? (Mais pourquoi je pense, d’un coup, à ce que le frères Rahbani ont fait de pire, à savoir à leur théâtre et à leur cinéma?) Que les femmes du village, femmes bien, femmes héroïques, femmes intelligentes, femmes drôles, femmes pas fatales pour un sou (peut-on aller plus loin dans la démagogie ?), souffrent du comportement de leurs abrutis de maris, de frères, de fils, de soupirants? Que la tolérance, c’est bien? Que « la guerre, c’est pas bien » ? Et comment nous le dit-elle ? En usant, et ré-usant, et ré-ré-usant, et ré-ré-ré..., de cette esthétique rotanesque du vidéo-clip, où tout est lisse, tout est beau, tout est fluide, recoloré, photoshopé, after-effectsé, cette esthétique qui, faute de faire mal aux yeux (Van Gogh fait mal aux yeux, aux oreilles, aux sens, le grand Van Gogh...), fait sournoisement mal à l’âme, cette esthétique chewing-gum-zéro-sucre-goût-fraise-fleur-bleue qui caresse le spectateur dans le sens du poil (poil du bras, du torse et du pubis) en lui chuchotant à l’oreille des « aime-moi, aime-moi » ?
Le téléphone rose et l’amour, ce n’est pas tout à fait la même chose. Et le savoir-faire n’est guère le génie. Le génie est un royaume dans lequel on n’entre que par effraction. Or en portant ses gants de velours, en prenant sa voix la plus douce, la plus rassurante, en se maquillant avec outrance (et je ne parle ni de la personne ni du personnage), en adoptant la conscience politique d’une adolescente naïve d’Achrafieh (la réalisatrice elle-même assume, dans une interview récente, « la naïveté comme antidote à la résignation »... La naïveté, oui ! ), en enfonçant des portes ouvertes à grands coups de clichés (mais Nadine Labaki connaît-elle le village libanais? Les frères Rahbani, eux au moins, le connaissaient ; et malgré tous les défauts dont souffraient leur théâtre et leur cinéma, il leur restait quand même un fond d’authenticité. À force de vouloir être universel, on finit par être superficiel. Dites-le à Nadine), donc en voulant à tout prix soigner l’apparence de la vérité pour la rendre canal-plusso-compatible, on finit par la perdre. Et on finit surtout par se perdre avec. Nadine Labaki a du talent, certes. Du savoir-faire, certes. Mais le royaume du génie lui reste inaccessible. Nadine Labaki reste enfermée dehors.
Voilà le film tant célébré de Nadine Labaki. Voilà comment on plaît au public, au producteur, au distributeur, aux festivals, à Canal + et à France 2. Et voilà la preuve, l’irréfutable preuve, qu’un cinéaste libanais, avant d’être cinéaste, doit se montrer en Libanais, doit incarner la parodie clichéesque du Libanais, pour pouvoir être entendu. Mais dans ce cas à quoi bon s’exprimer ?
J’aurais pu dire plein d’autres choses encore sur le film de Nadine Labaki. J’aurais surtout pu adopter un autre ton. Au lieu d’opter pour cette attitude du critique grincheux, scandalisé, qui attaque la posture et la démarche de l’artiste, j’aurais pu prendre celle de l’exégète méticuleux qui s’intéresse aux plans, à la mise en scène, à l’éclairage... et bien sûr à l’homéotéleute et au zeugme, n’est-ce-pas ? Quand on vous jette de la poudre aux yeux, la chose à ne pas faire est d’analyser sa composition moléculaire. Et même. J’aurais pu parler en connaisseur. Mais qu’aurais-je dit ? Qu’elle ne donne pas le temps à ses plans de respirer, qu’elle les coupe trop vite, qu’elle brusque ses scènes, qu’elle ne permet pas aux idées de se développer, de « maturer », de s’ouvrir comme s’ouvre un bon vin au contact de l’oxygène et du temps. J’aurais pu faire une critique détaillée de scènes en particulier (comme cette scène où elle danse avec l’homme qu’elle aime et qui fait penser – Ô rage Ô désespoir – aux vidéo-clips arabo-libanais, ou cette scène mi-musical mi-film-d’étudiant de la cuisine à base de haschisch, ou encore plein d’autres scènes pendant lesquels je me suis surpris à chercher la zapette... Par malheur, il n’y en avait pas).
J’aurais aussi pu ne rien dire. À quoi bon parler si ce n’est que pour dire du mal? C’est que j’attendais avec impatience le deuxième film de Nadine Labaki. J’avais apprécié le premier dans lequel j’avais entrevu cette esthétique du vidéo-clip... Mais j’avais cru, naïvement peut-être – et Nadine n’a pas le monopole de la naïveté – qu’elle en était consciente, qu’elle l’utilisait pour la démonter, pour déjouer le système, qu’elle s’en servait comme une muleta de matador. Et moi, je l’attendais impatiemment, cette estocade. Malheureusement...
J’aurais pu ne rien dire, oui. J’aurais peut-être dû me taire.

Wissam MOUAWAD
Doctorant en cinéma
Chargé de cours à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne
Imaginez : un écrivain décide d’écrire un roman. Il veut plaire. Et pour plaire, il décide de traiter le sujet le plus conventionnel du monde, le sujet le moins polémique, un sujet que tout le monde puisse comprendre sans effort, un sujet avec lequel on ne peut qu’être d’accord. « La guerre, c’est pas bien ! » Voilà trouvé son sujet. Mais l’écriture est aussi affaire de langue, de langage, de syntaxe, de vocabulaire, de figures de rhétorique. Il s’efforce alors à démontrer – tout en brodant sur le thème de la « guerre qui est pas bien » – qu’il maîtrise parfaitement l’imparfait du subjonctif, qu’il connaît plein de mots difficiles, et qu’il est un as de l’homéotéleute et du zeugme. Et voici son livre écrit. Et voici les ventes record. Et voici les plateaux télé.C’est, en gros, ce...
commentaires (3)

Voudrais rectifier le debut de mon paragraphe si possible... (suis dyslexique) dire: " La culture c'est comme la confiture moins on en a, plus on en étale" non pas l'inverse. Merci.

Hend Keyrouz

05 h 55, le 30 octobre 2011

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Commentaires (3)

  • Voudrais rectifier le debut de mon paragraphe si possible... (suis dyslexique) dire: " La culture c'est comme la confiture moins on en a, plus on en étale" non pas l'inverse. Merci.

    Hend Keyrouz

    05 h 55, le 30 octobre 2011

  • La culture c'est comme la confiture plus on en a, moins on en étale.... Je fais partie du public qui va au cinéma pour se déconnecter de la réalité, passer un moment de détente, oublier pour un laps de temps les emmerdes du jour sans pour autant espérer en tirer une leçon pédagogique... Je ne pense pas que Nadine Labaki ait eu la prétention de faire de son film un exercice de génie cinématographique, ni un documentaire historique de référence. Si elle a réussi à remplir les salles c'est parce qu'elle s'est exprimée avec passion, avec rage mais aussi avec beaucoup d'humour à travers des personnages qui nous touchent par leur simplicité, leur spontanéité, leur "cru”. Hélas, Monsieur, pour certains " la guerre: c'est quelque chose de bien" pour tout ce monde prêt à porter les armes au nom d'une idéologie ou d'une religion, il est bon de rappeler combien les guerres sont vaines.... C'est très facile de faire pleurer un public, beaucoup moins de le faire rire. Nadine Labaki a réussi à faire les deux à travers justement des plans que vous jugez "coupés à la manière du vidéo clip". Au moins ils ont le mérite de ne pas évoluer au rythme pesant des "novellas" qui envahissent nos écrans. Je ne suis pas d'accord avec vous, Monsieur. A aucun moment je n'ai cherché la manette ..... mais, moi , je ne suis pas doctorante en cinéma...

    Hend Keyrouz

    05 h 22, le 30 octobre 2011

  • Si les frères Rahbani dans leurs films avaient adopté un fond d’authenticité dans leur théâtre et leur cinéma, nos politiciens auraient pu au moins changer de mentalité surtout refuser le commerce du hachich bien protégé par les hautes sphères du parlement et par ce confessionnalisme qui continue à ronger la vie des libanais et a abouti à la guerre libanaise de 1975 . Nadine Labaki par ce sang jeune moderne a pu au moins tout dire se moquer de ce statu quo, elle a dénoncé les coupables qui se cachent derrière la religion ,et pourquoi avoir différents cimetières pour un seul Dieu et enfin les vices d’ obsession sexuelle qui détruisent nos foyers . Antoine Sabbagha

    Sabbagha Antoine

    01 h 32, le 27 octobre 2011

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