C’est, en gros, ce que fait Nadine Labaki dans son film Et maintenant on va où ? Car que nous dit-elle ? Qu’il était une fois un village libanais ? Que ce village libanais était multiconfessionnel ? Que les gens vivaient en paix, tant bien que mal, jusqu’à l’irruption d’événements extérieurs ? (Mais pourquoi je pense, d’un coup, à ce que le frères Rahbani ont fait de pire, à savoir à leur théâtre et à leur cinéma?) Que les femmes du village, femmes bien, femmes héroïques, femmes intelligentes, femmes drôles, femmes pas fatales pour un sou (peut-on aller plus loin dans la démagogie ?), souffrent du comportement de leurs abrutis de maris, de frères, de fils, de soupirants? Que la tolérance, c’est bien? Que « la guerre, c’est pas bien » ? Et comment nous le dit-elle ? En usant, et ré-usant, et ré-ré-usant, et ré-ré-ré..., de cette esthétique rotanesque du vidéo-clip, où tout est lisse, tout est beau, tout est fluide, recoloré, photoshopé, after-effectsé, cette esthétique qui, faute de faire mal aux yeux (Van Gogh fait mal aux yeux, aux oreilles, aux sens, le grand Van Gogh...), fait sournoisement mal à l’âme, cette esthétique chewing-gum-zéro-sucre-goût-fraise-fleur-bleue qui caresse le spectateur dans le sens du poil (poil du bras, du torse et du pubis) en lui chuchotant à l’oreille des « aime-moi, aime-moi » ?
Le téléphone rose et l’amour, ce n’est pas tout à fait la même chose. Et le savoir-faire n’est guère le génie. Le génie est un royaume dans lequel on n’entre que par effraction. Or en portant ses gants de velours, en prenant sa voix la plus douce, la plus rassurante, en se maquillant avec outrance (et je ne parle ni de la personne ni du personnage), en adoptant la conscience politique d’une adolescente naïve d’Achrafieh (la réalisatrice elle-même assume, dans une interview récente, « la naïveté comme antidote à la résignation »... La naïveté, oui ! ), en enfonçant des portes ouvertes à grands coups de clichés (mais Nadine Labaki connaît-elle le village libanais? Les frères Rahbani, eux au moins, le connaissaient ; et malgré tous les défauts dont souffraient leur théâtre et leur cinéma, il leur restait quand même un fond d’authenticité. À force de vouloir être universel, on finit par être superficiel. Dites-le à Nadine), donc en voulant à tout prix soigner l’apparence de la vérité pour la rendre canal-plusso-compatible, on finit par la perdre. Et on finit surtout par se perdre avec. Nadine Labaki a du talent, certes. Du savoir-faire, certes. Mais le royaume du génie lui reste inaccessible. Nadine Labaki reste enfermée dehors.
Voilà le film tant célébré de Nadine Labaki. Voilà comment on plaît au public, au producteur, au distributeur, aux festivals, à Canal + et à France 2. Et voilà la preuve, l’irréfutable preuve, qu’un cinéaste libanais, avant d’être cinéaste, doit se montrer en Libanais, doit incarner la parodie clichéesque du Libanais, pour pouvoir être entendu. Mais dans ce cas à quoi bon s’exprimer ?
J’aurais pu dire plein d’autres choses encore sur le film de Nadine Labaki. J’aurais surtout pu adopter un autre ton. Au lieu d’opter pour cette attitude du critique grincheux, scandalisé, qui attaque la posture et la démarche de l’artiste, j’aurais pu prendre celle de l’exégète méticuleux qui s’intéresse aux plans, à la mise en scène, à l’éclairage... et bien sûr à l’homéotéleute et au zeugme, n’est-ce-pas ? Quand on vous jette de la poudre aux yeux, la chose à ne pas faire est d’analyser sa composition moléculaire. Et même. J’aurais pu parler en connaisseur. Mais qu’aurais-je dit ? Qu’elle ne donne pas le temps à ses plans de respirer, qu’elle les coupe trop vite, qu’elle brusque ses scènes, qu’elle ne permet pas aux idées de se développer, de « maturer », de s’ouvrir comme s’ouvre un bon vin au contact de l’oxygène et du temps. J’aurais pu faire une critique détaillée de scènes en particulier (comme cette scène où elle danse avec l’homme qu’elle aime et qui fait penser – Ô rage Ô désespoir – aux vidéo-clips arabo-libanais, ou cette scène mi-musical mi-film-d’étudiant de la cuisine à base de haschisch, ou encore plein d’autres scènes pendant lesquels je me suis surpris à chercher la zapette... Par malheur, il n’y en avait pas).
J’aurais aussi pu ne rien dire. À quoi bon parler si ce n’est que pour dire du mal? C’est que j’attendais avec impatience le deuxième film de Nadine Labaki. J’avais apprécié le premier dans lequel j’avais entrevu cette esthétique du vidéo-clip... Mais j’avais cru, naïvement peut-être – et Nadine n’a pas le monopole de la naïveté – qu’elle en était consciente, qu’elle l’utilisait pour la démonter, pour déjouer le système, qu’elle s’en servait comme une muleta de matador. Et moi, je l’attendais impatiemment, cette estocade. Malheureusement...
J’aurais pu ne rien dire, oui. J’aurais peut-être dû me taire.
Wissam MOUAWAD
Doctorant en cinéma
Chargé de cours à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne


Voudrais rectifier le debut de mon paragraphe si possible... (suis dyslexique) dire: " La culture c'est comme la confiture moins on en a, plus on en étale" non pas l'inverse. Merci.
05 h 55, le 30 octobre 2011