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Nos lecteurs ont la parole

De l’improvisation considérée comme politique sociale

Par Jean RIACHI
En suivant le débat public de ces dernières semaines sur les négociations salariales, on ne peut qu’être consterné par le manque de sérieux des acteurs sociaux, qu’il s’agisse du gouvernement, des représentants du patronat ou des représentants syndicaux.
Mardi 11 octobre 2011, les acteurs du paysage économique libanais nous ont servi un spectacle particulièrement déplorable, pour finir en dernière minute dans la précipitation avec des décisions aux conséquences perverses pour la bonne gouvernance future de nos entreprises et la compétitivité de notre économie. Nous avons entendu dans les médias beaucoup d’arguments macro-économiques mais très superficiels, et je crois que le débat aurait dû être plus approfondi car il est intéressant. Il s’agit principalement de la question du partage de la valeur ajoutée entre les acteurs sociaux (inclus l’État) et, s’il y a une vision claire, des moyens pour y arriver. L’argumentation principale des patrons sur les effets inflationnistes des hausses de salaires ou l’impossibilité des entreprises à les supporter n’a pas convaincu les syndicats et la population en général, ce qui a affaibli son pouvoir de conviction et de négociation. Pour ce qui est de l’État employeur, les défenseurs de la rigueur budgétaire n’ont pas non plus convaincu face à ceux qui ont prôné un accroissement de la pression fiscale pour compenser les hausses de dépenses. Le vrai débat n’a pas eu lieu, pas plus que la vraie négociation et, en conséquence, nous avons eu droit à une mesure de hausse généralisée, obligatoire et arbitraire des salaires. Cette mesure est une catastrophe pour notre pays. En effet, à partir de ce jour, toute entreprise qui a une politique de ressources humaines et salariale élaborée (basée sur des évaluations individuelles, des avancements et tenant compte de l’évolution du coût de la vie) voit cette politique réduite en lambeaux. Il en va de même pour tout secteur qui bénéficie de conventions collectives régies par un partenariat syndicats-salariés, tel le secteur bancaire. Cette décision nous ramène au temps où les entreprises n’accordaient plus d’augmentations de salaires, ni générales ni au mérite, dans l’attente de la prochaine augmentation « gouvernementale ». Pour leur part, les salariés méritants et ambitieux iront à Dubaï ou en Europe car, là-bas, la gouvernance d’entreprise, la rémunération au mérite et le plan de carrière ont encore un sens.
Mais qui est responsable de ce gâchis ?
Commençons par les syndicats, qui jouissent plus que les autres du bénéfice du doute. En effet, comme diraient les juristes, les ouvriers et employés sont la « partie faible » dans la négociation, que ce soit au niveau de l’entreprise ou au niveau national. On leur pardonnera leur absence d’argumentation chiffrée, d’analyse précise et de vision à long terme, en mettant cela sur le compte de l’absence de moyens. Il peut être de bonne guerre pour des syndicats de revendiquer le maximum d’avantages, même si l’expérience européenne prouve que le syndicalisme « responsable » à l’allemande a beaucoup plus bénéficié aux salariés que le syndicalisme « contestataire » à la française. Mais la politisation des syndicats, dans un pays où les clivages politiques vont très au-delà du clivage gauche-droite et des intérêts de classe, est impardonnable. Les syndicats au Liban, en acceptant d’être instrumentalisés par un seul parti, ont perdu la possibilité d’agir en toute liberté et en toutes circonstances.
Au niveau du gouvernement, la situation n’était pas plus brillante. Les différences entre ministres sont salutaires ; certains sont libéraux par conviction et d’autres sont plus sociaux, chacun selon ses expériences propres, sa vision de l’économie et sa sensibilité personnelle. Par ailleurs, il est sans doute bon pour une fois que le Liban soit doté d’un gouvernement ayant une sensibilité sociale tant il est vrai qu’il faut donner un coup de frein au « laisser-faire » non pas seulement économique, mais au niveau de la politique sociale, de santé publique, de l’environnement et de protection des étrangers travailleurs et des autres catégories socialement faibles. Mais que signifie ce gouvernement où chaque ministre débat publiquement en son nom propre, au point que l’on ne sait plus s’il parle en tant que ministre, chef d’entreprise, professeur d’université ou tribun en quête de popularité facile. Les divergences entre ministres auraient dû être débattues au sein du gouvernement ou entre groupes parlementaires mais, au final, le gouvernement aurait dû arriver aux négociations avec une seule vision qui aille dans l’intérêt du pays et qui s’accorde avec sa politique générale. Parce que cela n’a pas été le cas, le gouvernement a improvisé en dernière minute une décision bancale, qui n’est basée sur aucune donnée économique et en dehors de tout compromis avec les partenaires sociaux.
Les chefs d’entreprises n’ont pas fait bonne figure non plus, se contentant de répéter en gros : « Nous aimerions donner plus, mais nos entreprises ne le supporteront pas. » Ou encore : « Nous ne voulons pas que ce que nous vous donnons d’une main soit repris de l’autre (sous-entendu par l’inflation ou par les taxes). » De tels arguments, en l’absence de faits chiffrés et en raison de leur généralisation, n’ont jamais convaincu les salariés. Le spectacle qu’a donné le patronat était de loin le plus affligeant, en raison même de ses moyens et de son influence. Les « organismes économiques », comme on appelle actuellement cet aréopage de personnalités économiques, ne correspondent à rien qui puisse servir les intérêts des entreprises. On y retrouve les présidents de regroupements quasi confessionnels de chefs d’entreprises, de syndicats patronaux sectoriels au niveau national, de syndicats patronaux sectoriels et géographiques, d’une Chambre de commerce, qui se retrouvent de sérail en sérail pour écouter la bonne parole et répéter des lieux communs. Un tel système de gouvernance des intérêts des entreprises ne pourra jamais être efficace. Pourquoi ne pas créer un véritable organisme patronal intersectoriel et national dont les adhérents seraient les syndicats patronaux sectoriels ou géographiques, doté d’une infrastructure et de moyens conséquents et qui s’engage dans un véritable partenariat avec l’État et les syndicats ? L’association des banques, malgré (ou justement à cause) des critiques sur son influence dans le pays, est un exemple de ce que pourrait être un tel syndicat patronal et de sa contribution au débat économique et social.
En suivant le débat public de ces dernières semaines sur les négociations salariales, on ne peut qu’être consterné par le manque de sérieux des acteurs sociaux, qu’il s’agisse du gouvernement, des représentants du patronat ou des représentants syndicaux. Mardi 11 octobre 2011, les acteurs du paysage économique libanais nous ont servi un spectacle particulièrement déplorable, pour finir en dernière minute dans la précipitation avec des décisions aux conséquences perverses pour la bonne gouvernance future de nos entreprises et la compétitivité de notre économie. Nous avons entendu dans les médias beaucoup d’arguments macro-économiques mais très superficiels, et je crois que le débat aurait dû être plus approfondi car il est intéressant. Il s’agit principalement de la question du partage de la valeur...
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