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Moyen Orient et Monde

Quel Moyen-Orient ?

Par Joschka Fischer*

* Joschka Fischer, ancien ministre allemand des Affaires étrangères et vice-chancelier de 1998 à 2005, a dirigé le parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

Que la démocratisation au « nouveau Moyen-Orient » se concrétise par un succès ou que des formes autoritaires de gouvernement l’emportent une fois encore, un changement fondamental restera quoi qu’il en soit établi : personne ne pourra désormais plus gouverner sans tenir compte de l’opinion publique.
Ce changement aura une incidence sur les paramètres de politique étrangère du conflit au Moyen-Orient (tant dans le conflit israélo-palestinien que dans le conflit qui oppose plus largement les Israéliens et les Arabes). Malgré les guerres au Liban et à Gaza, et les intifidas en Cisjordanie occupée, ces paramètres se sont avérés étonnamment stables pendant des décennies, fixés par les accords de paix avec l’Égypte et la Jordanie, et les accords d’Oslo avec les Palestiniens. Tout cela est sur le point de changer. Et alors que le choc tectonique dans la région a été déclenché par le « réveil arabe », ses acteurs ne se limitent pas au monde arabe ni au seul cadre du conflit au Moyen-Orient. Les États-Unis, l’Europe, la Turquie et, dans un certain sens, l’Iran jouent tous un rôle – certains plus directement que d’autres.
Commençons par les États-Unis. Le discours du Caire du président Barack Obama il y a deux ans avait créé de grandes attentes, mais peu d’entre elles se sont réalisées. Les États-Unis ont plutôt laissé un vide politique s’installer en l’absence de toute réaction de la part du gouvernement israélien. Ce vide est désormais comblé par le réveil arabe.
L’Europe, pendant ce temps, s’est préoccupée de sa propre crise. Mais les Européens, sous l’impulsion de la chancelière allemande Angela Merkel et du président français Nicolas Sarkozy, ont récemment de facto claqué la porte de l’adhésion européenne au nez de la Turquie. La Turquie a donc adopté une politique étrangère « néo-ottomane » dans laquelle le monde arabe – plus même que le Caucase, l’Asie centrale et les Balkans – joue le rôle principal. Bien sûr, la Turquie, en accord avec ses intérêts politiques, sécuritaires et économiques, n’a d’autre choix que de s’intéresser de près à ses voisins du Sud et doit tenter d’éviter des développements chaotiques dans cette région. La Turquie serait confrontée à des risques similaires même si elle avait intégré le contexte européen, mais ses priorités auraient alors été totalement différentes.
Du fait de la myopie de l’Europe, la Turquie a effectivement abandonné ses ambitions européennes pour opter pour un projet néo-ottoman visant à devenir une puissance du Moyen-Orient – un changement de politique qui reflète à la fois ses intérêts et son idéologie. D’un côté, la Turquie envisage la domination régionale comme une étape vers un rôle global plus important ; de l’autre, elle se voit comme un modèle pour une modernisation réussie du Moyen-Orient selon des fondamentaux islamo-démocratiques. Cette tentative de suprématie régionale entraînera tôt ou tard la Turquie dans un grave conflit avec son voisin iranien. Si la Turquie y parvient, l’Iran et les radicaux de la région seraient les perdants de l’histoire – et ils le savent. Alors même que le gouvernement du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan tente de maintenir de bonnes relations avec l’Iran, son ambition de devenir la principale puissance sunnite signifie que la Turquie devra tôt ou tard contester l’influence de l’Iran en Irak, mais aussi en Syrie et en Palestine. Et cela signifie un conflit.
La profonde détérioration des relations entre la Turquie et Israël est liée à cette nouvelle rivalité naissante entre la Turquie et l’Iran. À l’évidence, cette rivalité a aussi un aspect positif d’un point de vue israélien – l’affaiblissement de l’Iran et des autres radicaux de la région. Mais pour la Turquie qui ambitionne de devenir leader régional, les intérêts palestiniens sont naturellement plus importants que ses relations avec Israël. Cela devient d’autant plus vrai compte tenu des changements révolutionnaires dans le monde arabe, et se trouve au cœur de la réorientation de la politique étrangère de M. Erdogan. Israël se trouve donc en conséquence dans une situation de plus en plus délicate. Sans une réorientation stratégique propre – la passivité est une option risquée dans un monde en rapide évolution –, Israël perdrait en légitimité et s’isolerait internationalement. Une réponse israélienne viable aux profonds changements dans la région – et à leurs prévisibles conséquences – ne peut que prendre la forme d’une sérieuse proposition de négociations au gouvernement palestinien de Mahmoud Abbas, avec pour objectif de signer un traité de paix total.
Les questions de sécurité doivent être prises au sérieux, mais elles ont de moins en moins de poids parce qu’une période suffisamment longue peut s’écouler entre la conclusion du traité et sa complète mise en application afin de permettre de les résoudre par un accord mutuel. Mais l’actuelle passivité d’Israël – avec toutes ses conséquences négatives à long terme pour le pays – devrait perdurer aussi longtemps que le Premier ministre Benjamin Netanyahu considérera la survie de sa coalition plus importante qu’une initiative de paix concluante.
Dans le même temps, et sous la pression des révolutions arabes, les Palestiniens deviennent un facteur politique dynamique. Par exemple, et compte tenu de l’imminence de la chute du président syrien Bachar el-Assad, de la pression de la révolution égyptienne, et du nouveau rôle de l’islamisme dans la région, l’alliance du Hamas avec l’Iran devient de plus en plus problématique. Reste à savoir si, finalement, la « voie turque » prévaudra ou non face aux radicaux de Gaza. Quoi qu’il en soit, le Hamas doit prendre des décisions risquées et lourdes de conséquences – et cela d’autant plus que son principal rival, l’Autorité palestinienne de M. Abbas, réussira sa campagne diplomatique auprès des Nations unies. M. Obama avait promis un État palestinien dans l’année, et M. Abbas se fonde sur cette promesse.
Mais l’étape suivante sera cruciale. M. Abbas sera-t-il capable de maintenir les Palestiniens sur la voie diplomatique, ou la situation va-t-elle dégénérer une fois encore dans la violence vers un autre désastre ? Et quelle sera l’orientation palestinienne vers la paix une fois que les Nations unies auront reconnu sous quelque forme que ce soit un État palestinien ? Compte tenu du rythme des évolutions au Moyen-Orient, les réponses – ou plus de questions – ne devraient pas se faire attendre.


© Project syndicate/Institute for Human Sciences, 2011. Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats.
Que la démocratisation au « nouveau Moyen-Orient » se concrétise par un succès ou que des formes autoritaires de gouvernement l’emportent une fois encore, un changement fondamental restera quoi qu’il en soit établi : personne ne pourra désormais plus gouverner sans tenir compte de l’opinion publique.Ce changement aura une incidence sur les paramètres de politique étrangère du conflit au Moyen-Orient (tant dans le conflit israélo-palestinien que dans le conflit qui oppose plus largement les Israéliens et les Arabes). Malgré les guerres au Liban et à Gaza, et les intifidas en Cisjordanie occupée, ces paramètres se sont avérés étonnamment stables pendant des décennies, fixés par les accords de paix avec l’Égypte et la Jordanie, et les accords d’Oslo avec les Palestiniens. Tout cela est sur le point de...
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