Ces minorités sont, sans exception, piégées par la maladie identitaire et le complexe minoritaire dont la vulgarité s’étale sous nos yeux incrédules. On aura tout vu en la matière. Des religieuses médiatiques qui se pâment d’amour en chantant les qualités du dictateur syrien, aux petits curés et autres religieux, usant d’un français appris sagement sur les bancs de l’école coloniale, qui apostrophent l’Occident lui reprochant de condamner la Syrie d’Assad qu’ils présentent comme étant une sorte de bastion « croisé » contre le fanatisme sunnite. Et que dire de ces patriarches d’Antioche et de tout l’Orient ? Ils sont cinq à se disputer la légitimité historique d’un tel titre. Quatre d’entre eux avaient clairement et publiquement accordé leur appui au régime des tueurs. Aucun n’a daigné user de sa qualité pour exprimer la moindre pitié, le moindre sentiment de miséricorde chrétienne à l’égard des victimes de la répression. Tous ces chefs d’Églises n’ont fait qu’évoquer la pérennité du régime en place. Est-il nécessaire de préciser qu’il s’agit d’un des derniers régimes staliniens encore en exercice ? Même l’Église russe, du temps des soviets, n’a pas osé prendre de telles positions malgré la compromission honteuse de son magistère avec le KGB.
Pauvre Antioche ! Ville unique, une des perles de la Méditerranée dans l’Antiquité ; capitale de l’ancien diocèse civil d’Orient (Anatolis/Machreq), ville au nom magique, célèbre pour l’exceptionnel douceur de son climat, l’exquise sociabilité de sa population, leur sens de l’urbanité et de la civilité mais aussi leur caractère frondeur. Le rhéteur Libanios, qui refusa de se convertir au christianisme mais qui fut le maître de saint Jean Chrysostome, parle de sa ville comme un amant parle de sa bien-aimée. Antioche-sur-l’Oronte, Antioche-de-Syrie, Antioche-près-de-Daphné, etc. Dans son Antiochikos, Libanios décrit sa ville bien-aimée et, pour dire la tolérance, la bonhomie, le caractère bon enfant du mode de vie de sa population, il use d’un terme intraduisible : kekarismenon, qu’on pourrait rendre par « la plus grande douceur de vivre ». Lisant l’Antiochikos, on a l’impression que Libanios décrit Beyrouth et le Liban contemporains. Aujourd’hui, Antioche-sur-l’Oronte est en Turquie par la volonté de la France qui donna l’ancienne capitale du Levant à Mustapha Kemal en 1939. Mais l’esprit frondeur d’Antioche, son caractère bon enfant, son ouverture, sa tolérance et son exceptionnelle liberté brouillonne demeurent vivaces sur les rivages du Mont-Liban. Antioche s’appelle aujourd’hui Beyrouth. Qu’on le veuille ou non, la spécificité du Liban réside dans le fait que ce pays a su protéger, sans le savoir, ce vieux patrimoine qui nous vient de si loin.
C’est pourquoi, des cinq patriarches dits « d’Antioche et de tout l’Orient », seul le maronite représente une symbolique exceptionnelle. Le locataire de Bkerké a la chance inouïe de résider au Liban, c’est-à-dire d’être le seul et unique patriarche antiochien qui dispose d’un espace de liberté dont tous ses collègues et rivaux sont privés. Le locataire de Bkerké est, en principe, le seul qui peut se comporter en homme libre et non en dhimmi servile aux ordres du pouvoir en place. Le locataire de Bkerké, en tant que manifestation de cette liberté chrétienne, n’est pas seulement un symbole maronite car il dépasse de loin les limites étroites de cette communauté. En tant que symbole de liberté, le locataire de Bkerké bénéficie d’une autorité morale que nul autre prélat de l’Orient ne possède ; depuis les bords du Nil jusqu’aux rivages de l’Indus. La présence chrétienne en Orient a pour colonne vertébrale le Mont-Liban à cause justement de cette liberté que les différents locataires de Bkerké ont su préserver contrairement à leurs autres collègues antiochiens.
Tout cela appartient dorénavant au passé après les prises de position officielles et publiques du nouveau chef de la communauté maronite, le patriarche Raï. Certes, il a déploré les morts en Syrie, ce qui est une position morale tout à son honneur. Mais il s’est mêlé de politique syrienne et a assumé, en tant que patriarche d’Antioche des maronites, le rôle peu glorieux de relais de la propagande du régime baassiste en demandant un délai de grâce au dictateur sanguinaire au moment où le régime de ce dernier est à l’agonie et se trouve ostracisé par les nations du monde. Il lui appartient, au nom de tous les chrétiens du Proche et du Moyen-Orient, de s’expliquer publiquement au risque de voir l’histoire l’accuser d’avoir mis fin, de son plein gré ou sous la contrainte, à la liberté de tous ceux qui se réclament du vieux patrimoine d’Antioche-sur-l’Oronte.


A la lecture de cet article, me revient en mémoire un autre paru dans le journal "Le Monde" dans les années 80. Le correspondant du Journal en Turquie était invité chez des amis Turcs chrétiens. Dans la maison, il avait vu la photo de St Charbel. Il a dit à son hôte son étonnement de voir la photo d'un Saint Maronite Libanais alors qu'il était orthodoxe. Le maître de maison répondit en ces termes: " Tant que les Chrétiens du Liban seront forts, nous, les Chrétiens d'Orient seront en sécurité". Malheureusement, aujourd'hui, les Chrétiens du Liban sont divisés et les Chrétiens d' Orient persécutés
08 h 48, le 12 septembre 2011