Au même moment, l’actuel président de la République, le général Michel Sleiman, s’apprêtera à quitter le palais de Beiteddine, résidence officielle d’été (depuis 1943) des présidents de la République libanaise, édifié par l’émir Béchir II Chehab le Grand (1789-1840), qui gouverna le Mont-Liban quasi autonome durant plus d’un demi-siècle et déplaça le siège du gouvernement de l’émirat de la localité toute proche de Deir el-Qamar, où l’avait établi deux siècles auparavant l’émir Fakhreddine II Maan le Grand (1590-1635). Cet émir fondateur, par ses multiples conquêtes (sultan al-Barr ou prince du continent, titre acquis auprès de l’Empire ottoman), porta le Liban au-delà de ses frontières actuelles (il rassembla le Nord-Liban, le Sud-Liban, la Békaa et même la Galilée et fit de Beyrouth sa seconde capitale). Ces faits historiques sont avérés et vérifiables (voir à ce propos les ouvrages très documentés des historiens Adel Ismaïl, Boutros Dib, Philip Hitti, Josette Saleh, André Sioufi et bien d’autres).
L’émirat du Mont-Liban fut la véritable colonne vertébrale du Liban actuel et dura plus de trois siècles (1516-1842). Il fut suivi de la mainmise directe de l’Empire ottoman sur la montagne libanaise (1842-1920) puis de la création de la République libanaise en 1920, sur ses 10 452 kilomètres carrés. Les repères dans le temps et l’espace sont essentiels, car l’identité se construit et se vérifie dans l’histoire et la géographie. La légitimité se nourrit de cette continuité relative, même si, ici-bas, rien n’est définitif ou éternel.
Le patriarche maronite est le continuateur d’une lignée de patriarches qui remonte au premier patriarche maronite Jean Maron (685-707) et passe de la dimension communautaire à la dimension nationale avec le patriarche Hoayek (1899-1931). Le président est le continuateur, dans sa forme moderne, de l’émirat en tant qu’entité multicommunautaire, cohérente et autonome, depuis Fakhreddine II.
D’une certaine manière, cette entité libanaise a été établie par les faits d’armes et la politique avec le grand émir du Liban, au début du XVIIe siècle, et rétablie par la diplomatie et la politique par le patriarche au début du XXe siècle, avec tout le vécu continu, qui s’étend entre les deux et qui appartient aujourd’hui à tous les Libanais. C’est cette entité nationale, vieille aujourd’hui de plus de quatre siècles, qu’il s’agit de restaurer, avec ses constantes identitaires : la tolérance religieuse, la diversité culturelle dans l’unité, les libertés individuelles au sein des libertés de groupes, la double ouverture sur l’Orient et l’Occident, l’accès à la modernité et à la communication et l’attachement aux racines et aux traditions. Mais les Libanais sont-ils conscients que l’histoire commune de ce pays les structure tous car elle porte en elle les valeurs essentielles de liberté et de dignité ? Pour être efficace, l’action politique doit rejoindre l’histoire et aucune entité ne peut survivre en dehors de l’histoire. Chaque entité viable a besoin d’écrire et de défendre sa propre histoire. Sinon, elle encourt la désintégration et court à sa perte.
L’émirat du Liban, en établissant un système d’administration, de gouvernance (y compris une armée) et de développement, a permis d’acquérir une quasi autonomie politique, économique et culturelle qui a forgé l’identité libanaise et donné naturellement naissance, en 1920, au projet du Grand Liban, porté par le patriarche Hoayek au nom de toutes les communautés. Certes, cette entité ainsi reconnue a été en butte durant tout le XXe siècle à des idéologies diverses et des conflits régionaux, qui l’ont affectée, notamment le conflit israélo-arabe depuis les années 50 et la rivalité sous-jacente arabo-perse depuis les années 80, mais il est important que les Libanais réalisent que cette entité à laquelle ils appartiennent a son histoire propre qui s’est construite dans la continuité spatio-temporelle durant quatre siècles et qu’ils ont élaboré une manière de vivre qui leur est commune et qui présente pour tous d’immenses avantages.
Depuis 91 ans, le 1er septembre 1920, le patriarche maronite a réactualisé le projet du grand émir maanide. Partant d’une communauté spécifique, ce projet donne en partage des valeurs progressistes à toutes les communautés libanaises et leur a permis, malgré les guerres civiles et les conflits régionaux, d’éviter la dictature idéologique et pratique qui a sévi durant plus d’un demi-siècle dans le reste du monde arabe.
À l’heure de la mondialisation et du printemps arabe, c’est ce Liban des libertés que le nouveau successeur des patriarches, en visite en France, et l’actuel occupant du palais des émirs vont à travers, nous l’espérons, un consensus national tenté à nouveau de réactualiser.


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