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Moyen Orient et Monde - Le Point

Plus dure est la chute

Moussa Ibrahim avait été catégorique pourtant, ce dimanche après-midi : « 65 000 hommes de troupe et professionnels (aimable litote pour désigner les mercenaires enrôlés sous l’étendard du régime) sont dans la capitale, prêts à la défendre contre les ennemis du peuple. » Y croyait-il lui-même ? En réalité, la question que le monde entier se posait depuis quelque temps portait moins sur l’issue, inéluctable, de la confrontation engagée depuis mars que sur le moment auquel elle interviendrait. C’est dire si, attendue, la chute n’en a pas moins été soudaine, tels ces fruits mûrs, trop longtemps restés suspendus à l’arbre qui les retient.
L’étonnant, c’est bien sûr l’exceptionnelle durée de la tyrannie, mais aussi cette patience en tous points admirable qui fut celle du peuple libyen : quarante-deux ans à subir les foucades d’un homme qui jamais n’en fut avare, on avouera que cela relève du prodige. Ces derniers temps, il ne restait plus rien du fringant militaire qui, un beau matin du siècle dernier, avait mis fin, sans qu’une goutte de sang ne soit versée, au règne du sénile Idriss Senoussi. S’inspirant de l’exemple des « Officiers libres » égyptiens, il n’allait pas tarder à multiplier les coups d’éclat. Nasser avait eu « sa » nationalisation du canal de Suez , son élève négociera avec succès la réévaluation des contrats pétroliers, suivie de la récupération de la base de Wheelus, avant de se lancer dans une sanglante succession d’actes terroristes – dont il sera en grande partie absous lors de son retour en grâce auprès de ses ennemis de la veille, États-Unis en tête.
« Un Picasso de la politique proche-orientale » : on doit cette définition à un observateur de la scène régionale. Et farfelu, Kadhafi l’aura été jusqu’au bout. Très vite, il n’était plus rien resté du petit capitaine qui n’avait voulu s’élever qu’au grade de colonel par respect pour son illustre aîné Gamal Abdel Nasser. Il est vrai que, par la suite, il s’était rattrapé : guide de la révolution, donneur de leçons au monde entier, généalogiste des grands et des moins grands et pour finir « roi des rois » d’Afrique, soit un parcours qui, aujourd’hui encore, en laisse baba plus d’un.
Jadis, cet auteur de la troisième théorie universelle – après celles du capitalisme et du communisme – mettait hors d’eux des présidents comme Ronald Reagan (qui le qualifiait de « chien enragé ») ou encore Anouar Sadate (qui le traitait d’« enfant fou »). Plus tard, il avait amorcé une rapide transformation en pédagogue, forçant les étudiants à mémoriser des passages entiers de son Livre vert, délirant ramassis de discours tenus à l’occasion de sommets arabes ou africains, ou encore de borborygmes émis devant des visiteurs éberlués par tant d’inconsistance couplée à autant d’incontinence verbale.
Dans les derniers jours de février, le couvercle de la marmite finissait par céder. Il était clair dès lors que plus rien ne saurait arrêter l’engrenage, surtout que le Conseil de sécurité votait peu après deux résolutions (la 1970 du 26 février, la 1973 du 18 mars) qui n’allaient pas tarder, sous le prétexte d’une « intervention humanitaire », à déboucher sur des frappes aériennes entreprises par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’OTAN. Des opérations appelées à l’origine à durer « quelques jours et certainement pas des semaines », avait-on dit à l’époque. Dans la pratique, les interventions aériennes auront permis d’affaiblir progressivement les capacités militaires des kadhafistes et de permettre à une opposition longtemps réduite à un assemblage hétéroclite de dirigeants de tous bords et d’hommes de tribus hostiles les unes aux autres de s’organiser et d’établir un semblant de programme d’action.
Gageons que bientôt on dira combien aura été bienvenue l’issue intervenue hier, alors que les armées alliées commençaient à donner des signes d’essoufflement, financiers surtout. À eux seuls, les USA ont déboursé pour cette guerre-qui-n’en-est-pas-une la coquette somme de un milliard de dollars – un investissement, murmurent certains, pour qui il s’agit ni plus ni moins que du fruit d’un calcul longuement mûri, en prévision d’un retour sur les lieux des « majors » pétroliers. Dès hier lundi, ce grand exploitant de l’or noir libyen qu’est l’ENI est de nouveau sur place ; il sera suivi , à n’en pas douter, par la France, le Qatar, l’Allemagne et bien d’autres qui, déjà, piaffent d’impatience à la porte d’un Conseil national de transition coiffé du falot Moustapha Abdeljalil.
Pour l’heure, de Tripoli à Benghazi, c’est la liesse d’un peuple, tout heureux, après les décennies noires, de constater qu’en définitive l’intervention internationale n’a pas débouché sur un Irak-bis. Au fait, ces hommes qui conspuent le tyran ne sont-ils pas les enfants de ceux-là qui l’applaudissaient un certain 1er septembre 1969 ?...
Moussa Ibrahim avait été catégorique pourtant, ce dimanche après-midi : « 65 000 hommes de troupe et professionnels (aimable litote pour désigner les mercenaires enrôlés sous l’étendard du régime) sont dans la capitale, prêts à la défendre contre les ennemis du peuple. » Y croyait-il lui-même ? En réalité, la question que le monde entier se posait depuis quelque temps portait moins sur l’issue, inéluctable, de la confrontation engagée depuis mars que sur le moment auquel elle interviendrait. C’est dire si, attendue, la chute n’en a pas moins été soudaine, tels ces fruits mûrs, trop longtemps restés suspendus à l’arbre qui les retient.L’étonnant, c’est bien sûr l’exceptionnelle durée de la tyrannie, mais aussi cette patience en tous points admirable qui fut celle du peuple libyen :...
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