Les révolutions ont besoin de héros. Des hommes, des femmes auxquels le public puisse s’identifier ; des hommes, des femmes qui puissent susciter l’émotion, la révolte ; des hommes, des femmes qui puissent mobiliser les foules. Et si ces figures « héroïques » n’apparaissent pas assez vite ou de manière assez claire, pourquoi ne pas donner un petit coup de pouce en forme de coup de vrille à la réalité ? La fin justifiant les moyens, en quelque sorte...
Dimanche soir, l’on découvrait la véritable identité de la blogueuse Amina Abdallah Araf. Amina, jeune Américano-Syrienne, lesbienne et opposante au régime syrien, est un homme, un étudiant américain installé en Écosse, selon le Guardian. Depuis l’annonce de l’arrestation d’Amina à Damas, le 6 juin, la blogosphère avait été prise d’un gros doute quant à l’existence réelle d’Amina. Dimanche soir, Tom MacMaster a avoué, dans un billet intitulé « Excuses aux lecteurs » et posté sur le blog « gay girl in Damascus », être l’unique auteur du blog. Amina est un personnage fictif, la création de Tom, un militant des causes arabes. « J’ai toujours voulu écrire de la fiction (...) C’est pour cela que j’ai inventé ce caractère sympathique et intéressant. (...) Je suis sincèrement désolé. J’ai essayé de la “tuer” à plusieurs reprises, mais je n’arrivais pas à le faire », écrit MacMaster. « Je ne crois pas avoir fait de mal à quiconque (...) J’ai créé une voix pour des problèmes qui me préoccupent fortement. » Pas sûr que les blogueurs syriens, bien réels ceux-là, partagent son avis.
Dans la série des intox, l’affaire Amina tient pourtant du jeu d’enfants à côté d’une autre affaire : celle de la gifle infligée par une policière de Sidi Bouzid, en Tunisie, à Mohammad Bouazizi. La gifle devenue le symbole des révoltes arabes. La gifle par laquelle tout arriva : la chute de Ben Ali et de Moubarak, les soulèvements en Libye, au Yémen, en Syrie...
Cette gifle n’a jamais existé. Ceci, on le sait depuis le 19 avril, date à laquelle le tribunal de première instance de Sidi Bouzid acquitta Fayda Hamdi, 46 ans, policière de Sidi Bouzid, présentée, pendant de longues semaines, comme l’incarnation de tous les maux d’un régime totalitaire et corrompu.
Ce que l’on ne savait pas, et que Christophe Ayad met en lumière dans un reportage publié par le quotidien français Libération, est la grande manipulation autour de cette gifle.
Si cette gifle n’a pas été donnée, elle a été pensée, racontée, gonflée. C’est un anthropologue, également responsable syndical, Lamine al-Bouazizi, sans lien de parenté avec Mohammad, qui décortique l’affaire. Bien avant la gifle, les militants syndicaux sautaient sur toutes les occasions de dénoncer le régime. « Mais il a fallu un acte qui frappe la foule dans sa chair et son esprit pour qu’elle bouge en masse : ce fut l’immolation de Bouazizi », écrit Ayad.
Et Lamine al-Bouazizi d’expliquer à Libération : « En fait, on a tout inventé moins d’une heure après sa mort. On a dit qu’il était diplômé chômeur pour toucher ce public, alors qu’il n’avait que le niveau bac et travaillait comme marchand des quatre-saisons. Pour faire bouger ceux qui ne sont pas éduqués, on a inventé la claque de Fayda Hamdi. Ici, c’est une région rurale et traditionnelle, ça choque les gens. » Il suffisait, ensuite, de répandre la rumeur.
Cerise sur ce lourd gâteau : « Le propre frère de Fayda Hamdi, Fawzi, enseignant à Sidi Bouzid et militant de la centrale syndicale UGTT, a participé délibérément à l’intox. » Ce qui comptait pour lui, c’était la lutte politique, l’efficacité. Il ne se doutait pas qu’elle en paierait les conséquences.
Longtemps, aucun avocat n’a voulu défendre Fayda Hamdi, qui a passé quatre mois en prison, dont un mois en grève de la faim « pour gagner le droit d’être jugée ».
À tous les policiers qui l’ont interrogée, Fayda a répété sa version de l’histoire : « Elle n’a pas frappé Bouazizi, c’est lui qui s’est énervé quand elle a saisi sa balance et sa marchandise parce qu’il vendait à un emplacement non autorisé, à la station de taxis devant le siège du gouvernorat. »
Aujourd’hui, Fayda est retournée chez ses parents. « Tous les quinze jours, elle voit un psy à Sfax : “Aujourd’hui, ça va mieux, assure-t-elle. Mais au début, à ma sortie, je ne dormais plus, je n’avais pas faim et je tremblais tout le temps.” »
Et Christophe Ayad de conclure : « L’on repart de Sidi Bouzid songeur et lesté de questions sur son métier d’historien du présent. »
E.S.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef