Ian Buruma est professeur d’éthique au Bard College de New York. Son dernier ouvrage est « Taming the Gods : Religion and Democracy on Three Continents » (Apprivoiser les dieux : religion et démocratie dans trois continents – NDLT) .
Qu'il ait finalement été arrêté dans le village serbe de Lazarevo ne pourra donc que réjouir la majorité d'entre nous. La Serbie a enfin donné suite aux demandes des Européens concernant l'ancien chef militaire, ce qui devrait donner un nouvel élan au processus d'adhésion de ce pays à l'Union européenne. Les familles des victimes des forces serbes de Bosnie ont aussi le sentiment que la justice suit enfin son cours.
Et pourtant, le jugement prochain de Ratko Mladić soulève quelques questions épineuses. Pourquoi, en premier lieu, ne peut-il pas être jugé à Belgrade au lieu de La Haye ? Et est-il vraiment sage de l'inculper de génocide, en sus de crimes de guerre et contre l'humanité ?
Ces deux questions montrent à quel point nous vivons toujours dans l'ombre du procès de Nuremberg, au cours duquel les dirigeants nazis furent jugés par un tribunal militaire international. Les Alliés estimèrent à l'époque, sans doute à juste titre, que les Allemands seraient incapables de juger leurs anciens dirigeants. Et les crimes perpétrés par les nazis étaient tellement horribles par leur ampleur et leur intention que de nouvelles lois - sur les « crimes contre l'humanité » - durent être créées pour juger ceux qui en étaient formellement responsables. Et les États pouvaient dès lors être également tenus pour responsables de leurs actions - d'où l'élaboration, en 1948, de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.
Bien que l'Holocauste n'ait pas été le principal chef d'inculpation des accusés du procès de Nuremberg, les Alliés ont jugé que le projet nazi d'extermination de tout un peuple nécessitait un cadre légal entièrement nouveau pour garantir qu'une telle horreur ne se reproduise plus.
Le problème avec le concept légal du génocide est qu'il est vague. Il se réfère à « des actes commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». L'accent est mis sur l'intention, pas sur le nombre de victimes. Mao Zedong a causé la mort de 40 millions de Chinois, mais avait-il l'intention de les détruire en tant que groupe? Certainement pas. Nous savons que Hitler avait par contre l'intention bien arrêtée de détruire tous les hommes, femmes et enfants juifs. Bien que les massacres collectifs ne soient pas rares dans l'histoire de l'humanité, le plan d'extermination du dirigeant nazi était, sinon unique, du moins sûrement exceptionnel.
Les effort louables déployés par éviter qu'un tel événement se répète ont toutefois eu des conséquences malheureuses. Notre empressement à tirer des leçons du passé nous amène parfois à en tirer des leçons fallacieuses ou à travestir l'histoire à des fins douteuses.
D'une certaine manière, le massacre de Srebrenica était également lié aux souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Le bataillon des Casques bleus hollandais avait promis de protéger les musulmans de l'enclave, alors qu'il n'était pas en mesure de le faire. Cette promesse reflétait en partie le sentiment de culpabilité qui hante toujours les Néerlandais pour avoir tourné la tête lorsque les Allemands ont rassemblé et déporté les deux tiers de la population juive du pays vers les camps de concentration. Cela ne se reproduirait pas cette fois-ci. Cette fois-ci, ils agiraient. Hélas, inférieurs en nombre et en armes, les Casques bleus hollandais durent abandonner les habitants de Srebrenica à leur destin.
Le traumatisme lié au projet d'extermination des Juifs par les nazis a fait du génocide l'un des principaux motifs pour une intervention militaire, dont l'invasion armée d'un autre pays. Mais que constitue un génocide ? Bernard Kouchner, le fondateur de Médecins sans frontières, avait appelé à une intervention au Nigeria en 1970 parce qu'il voyait dans le meurtre des Ibos par les forces armées nigérianes un écho génocidaire à Auschwitz. D'autres perçurent la guerre du Biafra comme une guerre civile brutale et mirent en garde contre le fait qu'une intervention pourrait aggraver la situation.
Pour certains, le monde vit toujours en 1938, ou plus exactement en 1942, lorsque les nazis avalisèrent ce que Hitler avait qualifié de « solution finale à la question juive ». Le président George W. Bush et ses acolytes, évoquant à tour de bras les accords de Munich, ont vu dans l'attentat terroriste du 11 septembre 2001 un appel aux armes. Saddam Hussein était un nouvel Hitler et il fallait faire donner la troupe. Nous devons empêcher le génocide commis par Omar al-Bachir au Darfour. Nous devons empêcher le colonel Kadhafi de massacrer la population à Benghazi. Et ainsi de suite.
Parfois, une intervention militaire permet de sauver des vies. Mais souvent une guerre en appelle une autre, ou une guerre plus longue. L'intervention militaire se traduit souvent par plus de violences et plus de victimes civiles. Ce constat s'applique en particulier à une intervention dans une guerre civile, où les parties en présence ne sont pas facilement divisées entre victimes et agresseurs, entre le bien et le mal.
Le monde serait bien plus simple si nous choisissions de le voir en noir et blanc. Et le jugement de Mladić encouragera sans doute cette perception simpliste. Il sera jugé pour génocide parce que le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie et la Cour internationale de justice ont décidé que les Serbes de Bosnie étaient coupables de génocide. Et puisque le second de Mladić, Radislav Krstić, a déjà été condamné pour complicité de génocide à Srebrenica, Mladić sera lui aussi très probablement jugé coupable.
Il n'y a pas pour autant de raison de plaindre Mladić. Il ne fait aucun doute qu'il est coupable de graves crimes de guerre. Et un jugement, aussi insatisfaisant soit-il, vaut mieux qu'un assassinat. Mais le juger pour génocide, alors qu'il sera difficile de prouver qu'il avait l'intention d'exterminer les musulmans bosniaques en tant que groupe, simplement parce qu'ils étaient musulmans, ne fera que rendre plus approximatif encore un terme déjà vague.
Mladić porte la responsabilité d'un nettoyage ethnique qui, bien que répréhensible, n'est pas un génocide. Des définitions imprécises encourageront de nouvelles interventions militaires et donc de nouvelles guerres. En agitant trop souvent l'épouvantail de Hitler, nous banalisons l'énormité de ce dont il était responsable.
© Copyright : Project Syndicate, 2011.
Traduit de l'anglais par Julia Gallin.


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