Toutes ces perceptions existent effectivement, et reviennent en force dès lors qu'un nouveau conflit entre le 14 et le 8 Mars émerge, dans lequel le ministre de l'Intérieur est appelé à intervenir ou trancher. Pour une source proche de Ziyad Baroud, ce dernier en vient presque à se sentir comme une sorte de « punching ball » de la politique locale - un homme assailli de toutes parts, et contraint jusqu'à présent, compte tenu de la ligne politique qu'il représente au plan national, à un sacro-saint devoir de réserve. L'ancien routier s'en tiendrait donc à ce qui ressemble à une sorte de devise scoute du type « Encaisser (les coups) sans broncher ». Sauf que l'intervention des FSI dans l'immeuble des P & T de Badaro le 26 mai dernier a en quelque sorte été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Excédé par le comportement du directeur des FSI, le général Achraf Rifi, Ziyad Baroud a claqué la porte de son ministère, en prenant la décision de cesser d'expédier les affaires courantes.
Immédiatement, les critiques ont fusé de toutes parts, qui pour railler le geste du ministre sortant qui démissionne d'un cabinet déjà démissionnaire, qui pour accuser le locataire de Sanayeh de n'avoir pas pris les mesures suffisantes pour sanctionner Achraf Rifi, qui pour l'accuser de couvrir politiquement un coup de force du Hezbollah contre la seule institution sécuritaire qui résiste encore au mini-État, en l'occurrence les renseignements des FSI... Il reste que, pour une source proche du ministre de l'Intérieur, ce dernier est surtout exaspéré par l'imbroglio qui existe entre deux affaires totalement distinctes l'une de l'autre : le conflit, d'une part, entre le ministre des Télécoms, Charbel Nahas, et Ogero, et le différend qui l'oppose, lui, depuis le 26 mai, au brigadier Achraf Rifi.
Un faisceau de faits
Cette source proche de M. Baroud s'empresse de révéler certains faits encore inconnus du public (on l'aura remarqué, Baroud s'abstient de toute communication médiatique depuis le 26 mai), et qui remontent au samedi 21 mai dernier. Ce jour-là, le ministre Nahas aurait contacté Ziyad Baroud pour lui apprendre que quelques éléments des FSI avaient investi l'immeuble de Badaro qui relève des Télécoms. Stupéfait, ce dernier aurait aussitôt contacté Achraf Rifi, lequel aurait « en toute sincérité » exprimé son étonnement face à cette information. Sur un ton rassurant, il aurait répondu au ministre Baroud « qu'il n'en est rien ». À son tour, le ministre de l'Intérieur aurait contacté M. Nahas pour le rasséréner, le même jour. Le lendemain, dimanche 22, Charbel Nahas aurait rappelé le ministre de l'Intérieur pour l'informer que le nombre d'agents des FSI avait augmenté en 24 heures. M. Baroud se serait aussitôt enquis de la situation auprès du directeur des FSI, lequel lui aurait fait part d'une « attitude récalcitrante » de Charbel Nahas qui s'abstenait de livrer des données en matière de télécoms aux services de renseignements des FSI (communément appelées « data »).
Or, précise cette source proche du ministre de l'Intérieur, Charbel Nahas arguait de la nécessité de suivre la procédure dont les règles sont définies par la loi 140 de 1999, sur la transmission aux FSI et à l'armée de ces données sur les appels téléphoniques. Une procédure qui doit être approuvée par le président du Conseil des ministres, et qui est la suivante : la demande d'un service de sécurité donné (armée ou FSI) doit être présentée tout d'abord à son ministre de tutelle (Intérieur ou Défense). Ce dernier la transmet à son tour au président du Conseil pour approbation. La demande est ensuite renvoyée au ministre concerné qui la transfère ensuite à son collègue des Télécommunications, lequel ordonne aux opérateurs des réseaux mobiles ou fixe de la satisfaire.
Selon la source proche de M. Baroud, le ministre de l'Intérieur avait suivi cette procédure comme à l'accoutumée. Le seul problème restait de savoir qui, en l'absence du président du Conseil chargé d'expédier les affaires courantes qui se trouvait hors du pays depuis plus d'un mois, pouvait signer la demande reçue du ministère de l'Intérieur. C'est le président de la République qui a aussitôt débloqué la procédure, non pas en signant au lieu et place du Premier ministre, mais en prenant acte du fait que le secrétaire général de la présidence du Conseil a notifié, par écrit, le ministre de l'Intérieur de l'approbation expresse (cependant verbale) du Premier ministre, compte tenu de l'urgence, en attendant qu'il confirme son approbation par un acte écrit une fois sur le territoire libanais Or ce courrier, reçu à la présidence de la République le 24 mai, a été contresigné le même jour par le directeur général de la présidence de la République et renvoyé au ministère de l'Intérieur, qui l'a transféré à son tour au ministère des Télécommunications. Cette solution - la garantie présidentielle - a donc été acceptée par Charbel Nahas, note la source proche de M. Baroud. Ce dernier s'est alors félicité du dénouement, croyant avoir contribué à mettre fin au différend.
Le lundi 23 mai, souligne cette source, Charbel Nahas aurait adressé une lettre à Ziyad Baroud pour lui indiquer que l'immeuble en question était sous occupation des FSI, et que la salle contenant le « réseau chinois » avait été cadenassée par les agents de l'ordre. Mais le général Rifi aurait lui aussi fait part à M. Baroud, le 23 mai, d'une lettre d'Ogero datée du 21 mai et signée de M. Abdel Menhem Youssef, demandant au directeur des FSI de protéger le fameux « réseau chinois », en vertu de la décision du Conseil des ministres en date de 2007 qui aurait confié la propriété de ce réseau à Ogero. Cette lettre a aussitôt été transférée par M. Baroud à M. Nahas, qui a répondu le surlendemain, mercredi 25 mai, par une lettre détaillée au ministre de l'Intérieur, dans laquelle il rejette cette interprétation de la décision du Conseil des ministres de 2007, précisant que, d'une part, l'immeuble assailli est la propriété des Télécoms, puisque Ogero est sous la tutelle du ministère des Télécoms, et, de l'autre, le « réseau chinois » ne saurait été considéré comme étant la propriété d'Ogero, qui n'a été mandaté, selon Nahas, par le Conseil des ministres en 2007 que pour « mettre en place et activer le réseau », sans plus.
Sur base de ces arguments, Charbel Nahas aurait aussitôt demandé à Ziyad Baroud d'enjoindre aux agents des FSI d'évacuer les lieux qui appartiennent au ministère des Télécoms. Ce que M. Baroud a fait le lendemain matin dans une lettre adressée au patron des FSI, en se fondant sur l'article 66 de la Constitution et sur deux certitudes, indique cette source : d'abord, l'aberration qu'un ministre (Nahas) soit empêché de disposer des locaux relevant de son ministère ; ensuite l'idée selon laquelle le ministre de l'Intérieur, ou un organisme qui en relève, n'a pas pour fonction de trancher un litige entre un autre ministre (Nahas) et un organisme qui dépend de son ministère (Ogero).
La source proche de Baroud ajoute qu'un tel litige ne peut être tranché que par le Conseil des ministres réuni ou la justice, ou peut-être, à la limite, le Parlement. Or, Achraf Rifi a refusé verbalement d'obtempérer, alors que selon l'article 10 de la loi organisant les FSI, le patron de ces derniers est « soumis à l'autorité du ministre de l'Intérieur ». « À supposer que le ministre ait tort, ce n'est pas à un subordonné hiérarchique d'en décider », souligne cette source. Ce qui a aussitôt poussé le ministre de l'Intérieur à tenir sa conférence de presse et à jeter l'éponge.
Les méandres de la politique
Voici ce qu'il en est des faits. Tout le reste - les spéculations, les interprétations, les discours, etc. - relèverait de la politique. Dans ce cadre, la source précitée note que le contentieux Baroud-Rifi n'a rien de personnel, et rappelle que le ministre de l'Intérieur a déjà défendu le brigadier au moins à deux reprises par le passé devant deux commissions parlementaires - celle des Télécoms et celle des Finances. Elle rappelle aussi que c'est le patron des FSI qui avait initié le premier clash entre les deux hommes lorsqu'il avait défié dans la presse le ministre Baroud, lequel avait aussitôt pris des mesures disciplinaires contre lui.
Cette même source s'étonne par ailleurs des commentaires selon lesquels M. Baroud adopterait « deux poids, deux mesures » entre les FSI et la Sûreté générale, pour complaire au 8 Mars. Elle rappelle que le ministre de l'Intérieur a pris position en Conseil des ministres contre l'invasion de l'aéroport de Beyrouth par les voitures non immatriculées et les gardes du corps armés de certains députés lors du retour de Jamil Sayyed. « Le Conseil avait la possibilité de décréter des mesures ; pourquoi s'être abstenu ? » Elle rappelle aussi qu'à la suite de l'enlèvement des opposants syriens de la famille Jassem, le fils du brigadier Ali el-Hajj, Salah, a été la cible d'une sanction disciplinaire prise par Rifi qui l'a muté du Service de protection des ambassades à l'Inspection. Elle précise enfin que le ministre Baroud a pris il y a quelques mois une mesure impopulaire auprès du Hezbollah en refusant non seulement de reconduire le mandat du directeur de la Sûreté générale, feu Wafic Jezzini, mais en refusant aussi de le remplacer par le général Siham Haraké, et en nommant le général Raymond Khattar, habilité à prendre la relève par intérim ex officio. Quant à l'opinion selon laquelle le ministre de l'Intérieur, en tant que ministre de tutelle, n'aurait pas le droit de réagir de cette façon vis-à-vis du directeur des FSI, sur qui il n'aurait qu'« un droit de regard administratif », la source en question répond en invoquant la clarté du texte de l'article 10 (susmentionné) qui ne souffre pas d'équivoque quant à la subordination des FSI au ministre de l'Intérieur.
Concernant enfin la tournure communautaire sunnito-maronite déplorable prise par toute cette affaire, entre les calicots de Tripoli pro-Rifi et les rassemblements de soutien à M. Baroud au Kesrouan, la source proche du ministre de l'Intérieur affirme que ce dernier « regrette amèrement tout cela et fait de son mieux pour y mettre fin », en précisant que, contrairement aux rumeurs qui circulent concernant les tentatives du ministre « d'exploiter cette situation pour accroître sa popularité en vue d'échéances électorales », Ziyad Baroud, véritablement écœuré par son expérience, envisage sérieusement d'abandonner bientôt toute responsabilité publique.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud