À un moment où on continue au Liban à ressasser des slogans du passé pour faire oublier les souffrances et expériences des années 1975-1990, Bahige Hojeij nous présente, dans Chattî ya dinî, un film d'un autre genre sur les guerres au Liban.
Film-vérité, sans la violence des armes, mais sur les répercussions humaines de la guerre à travers un kidnappé physiquement libéré, ou plutôt relâché, et d'autres qui attendent dans l'angoisse le retour d'un mari ou d'un fils.
Il y en a qui sont revenus, certes, mais « dans quel état reviennent-ils ? », comme le relève l'épouse à la fois soulagée et éplorée. Le mari revenant est atteint à vie dans sa chair et dans son âme. Il porte la hantise de ceux qu'il a rencontrés dans son cachot et qui lui ont communiqué des messages à transmettre. La famille qui accueille un revenant est certes matériellement unie, mais disloquée.
Ni coup de feu, ni explosion, ni bombardement, ni spectacle de destructions matérielles. La ville a été reconstruite, mais les êtres sont brisés, traumatisés, emmurés, accablés par l'attente et l'imploration. La résidence du revenant et de sa famille est confortable, mais les rapports humains sont à rebâtir. On n'a pas kidnappé un corps, mais une âme et des cortèges d'âmes dans une famille ébranlée.
Une double souffrance enveloppe le film : celle des personnes qui attendent, et la souffrance de ceux qui vivent le retour du revenant, perturbé, traumatisé et qui ne sait plus revivre.
Les acteurs n'exécutent pas un rôle. Ce sont des victimes ambulantes. Le revenant déambule, éperdu, comme un fou, dans les rues de la ville qui retrouve apparemment sa normalité, ville qui poursuit son train-train insouciant et quotidien. Le revenant, avec son obsession de collectionner des sacs, exprime la hantise du besoin, de ce qu'il faut porter, emporter et transporter. Des victimes certes, mais avec des regards à la fois endoloris et lumineux. Une musique élégiaque, dont celle de Gabriel Fauré, traverse le film exécuté avec passion, conviction et motivation humaine.
La violence, ça suffit !
La guerre a terni l'innocence. Ceux qu'on croit méchants sont malheureux : l'épouse privée de mari, les enfants rebelles longtemps privés d'un père, la mère privée de son enfant... Il n'y a pas de méchanceté ailleurs que chez les kidnappeurs.
Bahige Hojeij veut nous dire : La violence, ça suffit !
Tous les acteurs sont victimes. La souffrance à multiples facettes les a tellement limés qu'ils ont soif de bonté. Ils ont parfaitement compris ce qu'est la bonté et ils en ont soif. Là où vous présumez, à partir de faits tangibles, qu'il y aurait trahison, infidélité..., vous êtes détrompé. Vous constatez au contraire que ces êtres n'ont soif que de bonté, sont en manque de bonté. On croirait à un moment qu'il s'agit d'un amour illégitime... Non, c'est l'amour pesant dans le cœur, étouffé et qui explose, l'amour qu'on n'a pas pu kidnapper, qu'on a enfermé dans le cachot, mais qui se transmet dans une scène finale au-delà de la séparation et des attentes.
L'œuvre de Bahige Hojeij, qui avait déjà réalisé plusieurs chefs-d'œuvre, dont un documentaire sur Laure Moghaizel avec le soutien de la Commission nationale libanaise de l'Unesco (mars 2003), édifie notre mémoire collective. Il s'agit d'une leçon pour tout historien qui aurait une tendance idéologique à rapporter l'histoire des tueurs et à oublier les tués et les victimes. L'histoire, on l'oublie souvent, est une science humaine. Est-elle humaine en tant que classification académique ou par son contenu ?
« Le vent se lève !... il faut tenter de vivre ! » Ce cri de Paul Valéry dans Cimetière marin est autrement transposé dans des paysages panoramiques de Bahige Hojeij, sur la mer, l'horizon... et puis la pluie, autre attente qui va (peut-être) nettoyer, laver, épurer, soulager d'un lourd passé morbide comme une catharsis. C'est alors l'attente de la pluie, dans un monde asséché et gercé par des ruptures.
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Face à une culture de mort, aux doigts pointés et menaçants, à l'insulte aux martyrs..., Chattî ya dinî est un appel à la mémoire de contrition et à la culture de vie.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel, professeur

