Rechercher
Rechercher

Moyen Orient et Monde - Reportage

Émilie, symbole de la communauté maronite de Chypre

Une vieille femme vit seule dans le village d'Asomatos, occupé par l'armée turque depuis 1974.

J’ai accepté de rester, pour l’Église, pour les habitants d’Asomatos et pour toute la communauté maronite, affirme Émilie.    Photo Antoine Ajoury

Elle a 88 ans. Elle s'appelle Émilie. Elle vit seule dans le village maronite d'Asomatos, situé dans la partie turque de Chypre. Quand l'île a été divisée en 1974, les villageois de quatre localités maronites se sont enfuis pour s'installer dans la partie grecque. Seuls quelques irréductibles maronites sont restés sur place pour défendre leur village et leur foi.
Aujourd'hui, deux des quatre villages sont inaccessibles. Le troisième renaît petit à petit de ses cendres. Quant à Asomatos, le quatrième village, il est toujours considéré comme une zone militaire. Dernièrement, les autorités locales ont donné l'autorisation aux fidèles de venir y célébrer la messe, uniquement le dimanche. Pour y accéder, il faut passer un barrage militaire qui confisque les papiers d'identité, qu'on reprend en sortant. Asomatos ressemble à un village fantôme. La plupart des maisons sont vides, délaissées, en ruines. Certaines sont habitées par des militaires turcs. Un soldat est flanqué à chaque coin de rue. Il est strictement interdit de prendre des photos.
Le temps de la messe dominicale, la vie reprend à Asomatos. Puis le village se vide à nouveau. Et Émilie retrouve sa solitude en rentrant chez elle. Sa maison abonde d'objets dont l'histoire lui rappelle sa vie. Elle a accroché au mur sa robe de mariée jaunie par le temps. Émilie ne porte plus que du noir. Le couvre-lit, affirme-t-elle, « a été brodé par ma mère il y a 120 ans ». Sur la table, elle étale fièrement une nappe qu'elle a elle-même tissé quand elle était jeune. Partout, des photos de son mari et de ses enfants.
Émilie semble ravie d'avoir des visiteurs. Elle s'enthousiasme. Elle veut profiter pleinement de chaque instant avec eux. Malgré sa difficulté à marcher, Émilie utilise une canne maintenant, elle ne cesse de se lever pour aller à la cuisine chercher des sucreries, des fruits, un jus pour ses visiteurs.
Avec sa voix douce et calme, son sourire timide, ses histoires simples, Émilie, petite mais trapue, semble vouloir récupérer les heures de silence qui font ses journées.
Elle refuse d'abord de parler du passé. Est-ce la peur des Turcs ? Ou bien de la douleur qui resurgirait avec les souvenirs désagréables ? Entre deux gorgées de thé, elle glisse avoir « trop souffert ». Mais se ressaisit rapidement et dément fermement les rumeurs d'agressions sexuelles perpétrées par les Turcs. « Jamais, jamais, aucun soldat n'a été indécent », dit-elle vigoureusement, en réajustant quelques cheveux blancs échappés de son fichu en laine.
Après la division de l'île, elle est restée à Asomatos avec quelques familles - une vingtaine de personnes - et son mari, qui était le « moukhtar » du village. Ce dernier a refusé de partir, voulant mourir dans son village natal, alors qu'Émilie voulait passer dans la région grecque avec sa fille qui venait tout juste de se marier. Elle s'est finalement résignée à rester avec son mari, affirme-t-elle, les larmes aux yeux.
Ce dernier passait son temps à cultiver les champs. Il avait lui-même des terres et s'occupait aussi des terres de ses frères et d'autres parents ayant fui le village.
Mais les Turcs ont pris ces champs qui étaient bien cultivés pour les donner ou les louer à d'autres personnes. « Mon mari fut très peiné et désespéré suite à cet agissement », dit Émilie.
Avec le temps, les autres sont partis. Son mari est mort. Elle est donc restée seule dans ce village déserté, occupé uniquement par les soldats turcs. Au début, elle ne pouvait pas aller à Nicosie. Elle ne pouvait même pas recevoir de visiteurs, se souvient la vieille femme. Mais depuis cinq ans, les militaires turcs la traitent très bien. « Ils viennent souvent me rendre visite, s'enquérir si j'ai besoin d'aide », précise-t-elle, presque tendrement.
Mais Émilie se sent de plus en plus fatiguée. « Je vieillis », admet-elle. Ses enfants sont loin d'elle. Certains ont quitté Chypre. Sa fille, elle, se trouve à Nicosie. Quand Émilie est tombée malade dernièrement, elle a passé deux mois chez sa fille. Elle a même pu discuter avec ses autres enfants à l'étranger sur Skype, alors qu'à Asomatos, elle n'a aucun contact avec eux. Elle a alors envisagé de déménager chez sa fille à Nicosie. Mais l'archevêque maronite Youssef Soueif lui a demandé de rester à Asomatos. « Le village sera mort sans toi », lui a dit l'archevêque. Émilie affirme également que les autorités chypriotes grecques l'ont appelée pour lui demander de ne pas quitter Asomatos. « Si tu pars, le village sera vide et les Turcs en prendront pleinement possession », lui a-t-on dit.
« Bien que je sois devenue vieille et malade, j'ai quand même accepté de rester, pour l'Église, pour les habitants d'Asomatos et pour toute la communauté maronite », dit-elle.
Émilie se rappelle qu'elle voulait devenir religieuse quand elle était jeune, mais sa mère n'a pas accepté. « Aujourd'hui, je vis comme une nonne, affirme-t-elle en éclatant de rire. Je passe ma journée à prier. Je prie le matin, je récite le chapelet, je prie pour tous ceux qui me le demandent, je prie aussi pour l'archevêque. »
Entre deux prières, elle cultive son petit jardin derrière la maison. Elle y a planté des oignons, du thym et d'autres légumes qui n'ont pas besoin de beaucoup d'entretien.
Avant de dire adieu à ses visiteurs, elle leur offre des fèves de son jardin. « Prenez-en autant que vous pouvez, avant que les soldats turcs ne viennent les cueillir », lance-t-elle, malicieusement.
Elle a 88 ans. Elle s'appelle Émilie. Elle vit seule dans le village maronite d'Asomatos, situé dans la partie turque de Chypre. Quand l'île a été divisée en 1974, les villageois de quatre localités maronites se sont enfuis pour s'installer dans la partie grecque. Seuls quelques irréductibles maronites sont restés sur place pour défendre leur village et leur foi.Aujourd'hui, deux des quatre villages sont inaccessibles. Le troisième renaît petit à petit de ses cendres. Quant à Asomatos, le quatrième village, il est toujours considéré comme une zone militaire. Dernièrement, les autorités locales ont donné l'autorisation aux fidèles de venir y célébrer la messe, uniquement le dimanche. Pour y accéder, il faut passer un barrage militaire qui confisque les papiers d'identité, qu'on reprend en sortant. Asomatos...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut