Autant de questions que l'on ne cesse de (se) poser. Autant de questions futiles. Vanitas vanitatum, omnia vanitas.
Car pendant qu'on se les pose, ces questions, on ne se rend même pas compte que la fin du monde n'a pas eu lieu.
Le 21 mai, alors qu'une partie de Beyrouth dansait sur les tables restituant la chaleur d'un soleil printanier pendant que l'autre se laissait bercer par Morphée au rythme d'une brise légère et nocturne, aux États-Unis, des milliers de personnes attendaient, frémissantes, d'être ravies. Ravies comme dans « ravissement », comme dans saint Paul « ravi jusqu'au troisième ciel », comme dans « Ils disent que saint Eucher ayant été ravi dans le ciel, il vit Charles-Martel tourmenté dans l'enfer inférieur par l'ordre des saints qui doivent assister avec Jésus-Christ au jugement dernier » (Montesquieu). Ravies au paradis. Et non ravies comme dans « Vous auriez été ravie de l'entendre, et moi encore plus ravie de vous le voir entendre » (marquise de Sévigné).
Ravissement sélectif de surcroît, puisque réservé aux « justes », aux bons chrétiens. Pour les autres, au-delà du 21 mai 18h, heure d'Oakland et du début de la fin du monde donc, le programme c'était plus ascenseur pour l'échafaud qu'ascenseur pour les cieux. Pour les pécheurs irrécupérables, les mécréants et les impénitents, la terre allait devenir un enfer. Perspective peu réjouissante mais néanmoins bornée, l'affaire devant prendre fin dans une belle apocalypse autour du 21 octobre. C'est donc un vendredi qu'un Dieu passablement irrité et légèrement sadique - l'apocalypse juste avant le week-end, tout de même...- allait mettre la touche finale à l'opération liquidation totale.
Telles étaient les prévisions de Harold Camping, prédicateur, donc Américain. Dans un élan altruiste, Harold Camping, à la tête d'un empire médiatique baptisé Family Radio, avait décidé d'avertir le monde de sa fin prochaine à coups de messages ronflants diffusés dans les médias et placardés sur les murs de l'Amérique. Une opération de communication rendue possible, notamment par les deniers des adeptes de Camping. Adeptes dont certains n'ont pas hésité à tout lâcher, maison, boulot, chien, épargne, pour prendre la route et transmettre la bonne parole, histoire de laisser une petite chance aux pécheurs de se repentir avant que Jésus ne revienne faire le tri.
Le 21 mai, à 18h10, il y eut comme un flottement à Oakland devant le QG de la Family radio. Dieu serait-il Levantin ? Donc à la bourre ? À 19h, le flottement devint doute. À 23h, le doute devint coup de bambou.
Le 22, Camping était aux abonnés absents. Surtout pour ceux qui avaient vendu leur maison, lâché leur travail, vidé leur compte épargne, attaché leur chien à un arbre, etc.
Le 23, Camping se résolut à affronter ses fidèles pas ravis. Pas ravis du tout. Devant les visages portant les stigmates d'un ahurissement violent, il invoqua la faute de calcul, l'erreur d'inattention, la boulette. Erreur que ce cher Camping avait, entre parenthèses, déjà commise en 1994. Le maître ès apocalypse n'en était pas à son coup d'essai. Toutefois, confronté à cette nouvelle bévue, Camping ne se démonta pas. Il expliqua, droit dans ses bottes, que le 21 mai était, en fait, le jour du jugement dernier « spirituel » et non physique. Puis rassura ses fidèles : la fin du monde aurait bien lieu le 21 octobre.
Le même jour, le 23 mai, à quelque 15 000 kilomètres d'Oakland, un rapport était rendu public à Sydney, qui indiquait que le niveau de la mer pourrait s'élever d'un mètre d'ici à une centaine d'années en raison du réchauffement climatique. Et que des inondations extrêmes (apocalyptiques ?) seraient à prévoir dans les régions côtières.


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