De nombreuses parties considèrent ainsi les manifestations pacifiques à Maroun el-Rass et au Golan, dimanche, comme « un coup de maître syrien » visant à rappeler à ceux qui l'oubliaient que le régime de Damas reste la clé d'une solution (ou d'un embrasement) avec Israël, et bouleverser cet état de fait, c'est laisser la situation aux frontières de l'État hébreu sans le moindre contrôle.
En même temps, près de 500 familles syriennes de Tall Kalakh se sont réfugiées dans les villages proches de Wadi Khaled, racontant aux nombreux correspondants de médias présents sur place « la sauvagerie » du régime syrien à l'égard de la population. À tel point que, depuis dimanche, le bled perdu de Tall Kalakh fait la une de l'actualité et les témoignages les plus hostiles au pouvoir syrien sont recueillis sur le territoire libanais.
Les deux images montrent en tout cas à ceux qui avaient encore un peu d'espoir l'ampleur du clivage interne libanais. Au Nord, le Haut Comité de secours, à la demande du Premier ministre sortant, s'est empressé de fournir des aides aux réfugiés ;
au Sud, aucune aide n'a été proposée aux familles des martyrs tombés suite aux tirs israéliens contre les manifestants.
Plus grave encore, un rassemblement devait se tenir à l'hôtel Le Bristol, devenu le symbole du mouvement du 14 Mars, en guise de solidarité avec le peuple syrien, ce qui avait poussé aussitôt les prosyriens d'en tenir un autre au même endroit en faveur du régime de Damas. Il a finalement été convenu d'annuler les deux à cause du refus de la direction de l'hôtel de laisser l'établissement se transformer en terrain d'affrontement. Mais les positions opposées restent les mêmes et les deux camps affirment que ce n'est que partie remise. D'ailleurs, la position du Courant du futur est allée crescendo ces derniers jours à l'égard du régime syrien. En avril, le bloc du Futur avait publié à l'issue de ses réunions deux communiqués pour exprimer son refus de toute ingérence dans les affaires internes syriennes. Mais depuis quelques jours, le député Okab Sakr a évoqué « les massacres » accomplis par le pouvoir syrien contre sa population, son collègue Khaled Daher a annoncé la chute prochaine du régime et le député Mohammad Kabbara a appelé les Libanais à soutenir la population syrienne et à l'aider activement.
Au sein de la nouvelle majorité, on estime que ces prises de position n'auraient pas été possibles sans l'aval du chef du Courant du futur, Saad Hariri, et certains vont même jusqu'à dire qu'il y aurait aussi un feu vert de parties saoudiennes et américaines pour aider les opposants syriens qui seraient actuellement en perte de vitesse. Le quotidien saoudien al-Chark el-Awsat a ainsi consacré une page entière à une interview de l'ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam dans laquelle ce dernier demande presque à la Turquie d'attaquer le régime... Toutefois, dans un communiqué publié hier à l'issue de sa réunion, le bloc du Futur est revenu à ses précédentes positions concernant le refus de toute ingérence libanaise dans les affaires internes arabes, y compris syriennes.
Les informations en provenance de Syrie restent en tout cas contradictoires. La seule certitude est le fait qu'une fois de plus, le Liban sert d'arène pour régler les conflits arabes et régionaux, et que chaque événement devient l'occasion d'envenimer le débat politique interne. Hier, un nouveau pas vers l'escalade verbale a été franchi avec les critiques à peine voilées du chef des Forces libanaises contre l'armée soupçonnée de laxisme à l'égard du régime de Damas, après la remise des déserteurs syriens qui s'étaient réfugiés au Liban-Nord, et avec le Hezbollah, au Sud, en n'intensifiant pas sa présence à Maroun el-Rass bien que la manifestation ait été annoncée à l'avance.
Selon la chaîne al-Arabiya, le Liban aurait en effet livré deux soldats réservistes à la Syrie, conformément aux accords signés entre les deux pays. Cette démarche pourrait susciter une nouvelle polémique, en plus de celle qui est née au sujet de la possibilité ou non pour le Parlement de prendre des décisions en l'absence d'un gouvernement de plein droit. Il s'agit notamment de prolonger le mandat du gouverneur de la Banque du Liban, qui expire le 31 juillet.
Ces débats interviennent sur fond de stagnation dans le processus de formation du gouvernement, en dépit de l'annonce d'une nouvelle rencontre entre Nagib Mikati, Hussein Khalil et Ali Hassan Khalil, et au moment où les enseignants annoncent une grève pour aujourd'hui. Pour sa part, la CGTL se prépare pour la grève de jeudi. Le même jour, le secrétaire d'État adjoint Jeffrey Feltman devrait entamer une visite de trois jours au Liban, selon la chaîne LBC.
La seule bonne nouvelle, finalement, consiste dans l'annonce de la tenue le 2 juin à Bkerké d'une seconde réunion interchrétienne qui serait cette fois élargie et qui devrait plonger dans les sujets délicats pour la communauté, notamment la vente de terrains et la propriété des étrangers ainsi que la présence chrétienne dans les administrations publiques. Si l'horizon politique semble bloqué, le patriarche Mgr Béchara Raï semble, lui, décidé à ouvrir des lucarnes d'espoir...

