Risque de fermeture des frontières, mise en péril des intérêts libanais en Syrie, gel de l'expansion des banques locales, recul des échanges commerciaux... le soulèvement sans précédent contre le régime Assad pourrait effectivement s'avérer coûteux pour l'économie du pays, notamment en cas de prolongement du bras de fer entre le régime et les opposants, contrairement aux dénouements observés en Égypte ou en Tunisie. Une instabilité qui s'inscrirait dans la durée risque en effet de porter un coup au tourisme et aux flux de capitaux étrangers - deux bouées de sauvetage pour le Liban - en raison de la proximité géographique entre les deux pays.
Pour les plus pessimistes, l'impact serait plus grave si les troubles actuels venaient à dégénérer en une guerre civile (sunnites/alaouites/Kurdes), qui emporterait dans son sillage le Liban et l'équilibre (très) précaire sur lequel le pays repose...
Deux paramètres sont toutefois à prendre en compte afin de mieux cerner les répercussions et d'affiner l'analyse : d'abord l'évaluation, autant sur le plan quantitatif que qualitatif, des liens économiques entre Beyrouth et Damas. Ensuite l'impact d'un éventuel changement du régime à moyen et long terme.
Le rappel d'un certain nombre de faits serait sans doute utile à cet égard ; outre les quelques rares projets publics en commun et l'implantation récente de compagnies privées de l'autre côté de la frontière - dont six banques qui représentent, en termes d'actifs, moins de 7 % de la taille globale du secteur bancaire local -, les relations économiques entre le Liban et la Syrie demeurent aujourd'hui relativement minces. À titre d'exemple, le volume (officiel) des échanges commerciaux entre les deux pays s'est élevé l'an dernier à quelque 500 millions de dollars, contre 900 millions avec la Turquie, 1,4 milliard avec l'Italie, 1,9 milliard avec la Chine ou encore 2 milliards de dollars avec les États-Unis. La Syrie est donc loin d'être parmi les principaux partenaires commerciaux du Liban. En outre, les exportations libanaises vers Damas n'ont représenté au cours de la même période que 6 % du total des produits locaux vendus à l'étranger. Une légère baisse des échanges, à l'ombre des tensions actuelles, ne devrait donc pas avoir d'impact majeur sur l'activité commerciale ou l'économie du pays, même si les marchandises transitant par le territoire syrien en direction d'autres destinations arabes risquent d'être affectées. La Syrie est en effet le seul pays avec qui le Liban partage une frontière terrestre ouverte. Ces marchandises ne représentent toutefois que 18 % de l'ensemble des exportations locales - une part non négligeable mais pas suffisante pour altérer l'activité d'exportation du Liban, laquelle représente déjà non plus de 13 % du PIB libanais.
Par ailleurs, et au niveau des investissements directs étrangers (IDE), force est de noter que les investissements syriens n'ont totalisé que 180 millions de dollars, sur base cumulée, entre 2001 et 2008, ce qui représente une part infime des investissements arabes au Liban, estimés à plus de 2,6 milliards de dollars rien qu'en 2008, ou à l'ensemble des IDE, dont le montant global s'est élevé à plus de 3,2 milliards de dollars au cours de la même année. Quant aux investissements libanais en Syrie, ils ont totalisé quelque 33 millions de dollars entre 2001 et 2008, un chiffre qui confirme la faiblesse des relations bilatérales.
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En parallèle, et sur le plan de l'évaluation qualitative, il convient de rappeler que les liens économiques entre Beyrouth et Damas, codifiés dès 1991 par une série d'accords placés dans le cadre du traité de fraternité, ont largement été en faveur de la Syrie durant l'époque de tutelle, et ce en dépit de certains accords plutôt équitables sur le plan théorique ; en témoignent les nombreux abus visant à manipuler ou à contourner ce cadre ainsi que l'essor de l'économie parallèle entre les deux pays. Contrebande, trafics et prises d'intérêts dans diverses activités illicites auraient rapporté jusqu'à un milliard de dollars par an à la Syrie, selon certaines estimations.
La fermeture des frontières - sous des prétextes fallacieux - et l'imposition de barrières techniques (ou non tarifaires) ont en outre fait partie des nombreuses mesures appliquées sur le terrain visant à protéger l'industrie locale syrienne, mais aussi et surtout - au lendemain du retrait des troupes de Damas - à « sanctionner » le gouvernement libanais pour ses prises de position politiques...
Un éventuel « changement de fond » au sein du régime en place ou encore un renversement du régime actuel pourrait donc permettre de mettre fin aux abus économiques dont a fait preuve la Syrie depuis Taëf. Un tel changement devrait en outre paver la voie à la révision et la modernisation des accords conclus entre les deux pays à l'époque de la tutelle et de remédier aux nombreux déséquilibres ayant entaché les relations bilatérales. Le partage des eaux de l'Oronte est à cet égard un exemple on ne peut plus frappant ; le Liban se réserve depuis 1994 moins de 20 % des 400 millions de m3 de débit moyen par an de ce fleuve qui prend source à l'intérieur du territoire libanais.
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Outre le remède à ces failles, devenu plus que nécessaire, l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle équipe en Syrie, portée davantage sur l'économique que sur l'idéologique et le militaire, et l'instauration d'un régime démocratique, doté d'un système économique libéral, ne pourraient être qu'à l'avantage du pays du Cèdre à moyen terme. Certes, ce scénario relève pour le moment plus de la chimère que du réel, mais rien n'empêche une telle éventualité, dans le sillage du grand bouleversement régional. Le Liban a en effet souffert au cours des quatre dernières décennies non seulement des ambitions annexionnistes du parti Baas mais aussi des larges divergences entre son régime économique et celui de son grand voisin. Les disparités structurelles entre les deux systèmes ont en effet engendré des répercussions sur la structure des prix et des salaires, réduisant, en parallèle, la compétitivité des produits libanais, en raison de la politique de subventions agricoles et industrielles en Syrie.
Enfin, et sur le plan politico-économique, une éventuelle chute du régime actuel, soupçonné d'avoir nourri depuis le début des années 70 les divisions et les conflits internes, et d'avoir soutenu les diverses opérations militaires menées contre l'État hébreu à partir du territoire libanais, pourrait permettre de réduire les coûts directs et indirects inestimables engendrés par cette politique de déstabilisation, ayant empêché l'édification d'un État fort, et de confrontation unilatérale, dont seul le Liban a été victime jusque-là. La dernière guerre de juillet 2006 - une bataille par procuration entre l'axe syro-iranien et l'Occident - a occasionné à elle seule plusieurs milliards de dollars de pertes directes, auxquelles se sont ajoutés un manque à gagner considérable au niveau économique et d'importantes retombées sur le plan psychosocial, difficiles à quantifier.
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Pour le moment, rien n'est toutefois encore joué ; un changement du régime syrien ne semble pas être pour demain. La répression féroce sur le terrain, doublée d'une certaine méfiance de la communauté internationale, risque en effet d'infléchir le mouvement de contestation, voire d'y mettre fin. En outre, et même dans le cas d'un renversement du régime, il est difficile d'estimer si la transition qui en suivra se fera en douceur. Encore moins si elle aboutira à l'émergence d'une nouvelle caste politique damascène, digne des attentes de nombreux Syriens et Libanais.


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