Alors en quoi ce lundi serait-il différent de la quinzaine d'autres qui l'ont précédé depuis le début de cet interminable soap-opéra gouvernemental ? « On va commencer à discuter sérieusement de la répartition des ministères », répond-on dans les milieux informés. Qu'est-ce à dire ? Que les trois premiers mois avaient été consacrés à faire connaissance et boire le café ?
En réalité, cela signifie, d'après les explications données par les milieux de M. Mikati, qu'on va tenter ces jours-ci de mettre un peu de côté le ministère de l'Intérieur, objet d'une bataille qui prend de jour en jour des proportions homériques entre Rabieh et Baabda, pour discuter des autres portefeuilles sensibles (par les temps qui courent, la plupart le sont).
Il n'est nul besoin de rappeler, en effet, que jusqu'ici rien n'a encore été convenu au sujet de ministères tels que celui de la Justice, dont l'importance est manifeste en cette veille de parution de l'acte d'accusation du TSL ; ou celui de l'Énergie, que l'odeur du gaz sous-marin rend si alléchant et que le président de la Chambre, Nabih Berry, voudrait reprendre aux aounistes ; ou encore le très juteux portefeuille des Télécoms, objet de tant de gesticulations héroïques ces dernières années, convoité à l'heure actuelle par le Premier ministre désigné pour l'un des siens.
Mais qu'en serait-il alors du cabinet de « fait accompli » ? L'idée n'est certes pas abandonnée, mais M. Mikati, qui n'a rien d'un suicidaire (politiquement parlant, bien sûr), souhaite toujours caresser le Hezbollah dans le sens du poil ; ou, en tout cas, ne pas le heurter de front. D'où sa décision de temporiser, au point où l'on peut dire que le seul fait accompli aujourd'hui, c'est bien l'impasse.
Pourquoi l'impasse ? Tout simplement parce que le Hezbollah a peur. Il a peur d'abord de ce qui se concocte désormais à feu fort à La Haye. Il a peur aussi de l'issue politique de ce qui se déroule en Syrie, même si le régime syrien réussit à imposer une solution militaire à ses contestataires. Il a peur parce qu'il a vu la semaine dernière son alter ego palestinien, le Hamas, entamer un virage décisif pouvant le conduire jusqu'à déserter les rangs de l'axe irano-syrien (c'est l'un des premiers résultats apparents de la déconfiture syrienne).
Et c'est précisément parce qu'il a peur que le Hezbollah tient à mettre la main sur les ministères dits de sécurité (Intérieur et Défense, principalement). Une telle mainmise, pense-t-il, est susceptible de lui assurer des leviers pour faire face aux périls imminents qui le guettent.
Or s'il est à l'heure actuelle une certitude, c'est qu'il n'est de meilleur garant de cette mainmise qu'une conquête de haute lutte des ministères concernés par le général Michel Aoun. Coup double, et même triple, pour le Hezbollah : prendre en main les appareils sécuritaires du pays, sans en avoir l'air, tout en se faisant passer pour le facilitateur de la récupération des « droits chrétiens » chers aux aounistes.
Le problème, c'est qu'au train où sont allées les choses entre le Hezb et le général, le premier commence sérieusement à déteindre sur le second au plan de la « fréquentabilité » intérieure et internationale. De sorte qu'à présent, lorsque Michel Aoun réclame une chose, la planète entière soupçonne - à tort ou à raison - le parti de Dieu d'en être l'initiateur.
De ce fait, la posture en apparence respectable que prend le chef du CPL, celle d'un leader de bloc parlementaire négociant sa part légitime du butin gouvernemental, finit par se retourner totalement contre lui, dans la mesure où son action n'est perçue que comme une parade au service du Hezbollah.
Et si l'on poursuit ce raisonnement jusqu'au bout, on aboutit à la conclusion selon laquelle le général Aoun, loin de servir la cause du rééquilibrage en faveur des chrétiens, ne fait à ses dépens que la rendre encore plus improbable.
Par conséquent, et contrairement à une idée très en vogue ces jours-ci, ce n'est nullement une bataille pour le leadership maronite et chrétien que se livrent le chef de l'État et le général Aoun.
Parfaitement conscient de la nature réelle de l'enjeu, le président de la République cherche tout simplement à empêcher une mainmise partisane jugée extrêmement dangereuse (celle du Hezbollah, pas de Michel Aoun) sur la colonne vertébrale sécuritaire du pays.

