Officiellement, le nœud principal réside dans le portefeuille de l'Intérieur. Pourtant, le ministre actuel Ziyad Baroud a eu la noblesse de se retirer de la course, croyant ainsi faciliter la désignation d'un successeur. Mais même après sa démarche, le problème est resté le même. Il oppose deux logiques différentes, celle du président Sleiman et celle du général Michel Aoun.
Les deux représentants du président de la Chambre et du secrétaire général du Hezbollah Ali Hassan Khalil et Hussein Khalil avaient pourtant cru en toute bonne foi avoir trouvé la solution. Convaincus que les deux généraux (comme on les appelle désormais) ne pourraient qu'être d'accord sur une personnalité issue des rangs de l'armée qu'ils doivent forcément connaître, ils ont demandé au commandant en chef de l'armée le général Jean Kahwagi de proposer quelques noms susceptibles d'obtenir l'aval des deux hommes. Le général Kahwagi s'est exécuté et il a soumis « aux faiseurs de gouvernement » trois noms, dont celui du général Paul Matar, proche du général Sleiman qui l'avait chargé de veiller à l'exécution de la 1701 et de la coordination avec la Finul en 2006, du temps où il était encore commandant en chef de l'armée. De même, Matar avait été membre de la fameuse « huitième brigade » (qui était devenue un modèle pour les autres brigades) du temps où elle était commandée par Michel Aoun dans les années 80 et c'est encore lui auquel, dit-on, des missions délicates avaient été confiées dans les années 85 et 86, au plus fort des combats internes. Il a donc établi des relations de confiance avec les principales parties concernées et les deux émissaires croyaient ainsi avoir trouvé le bon candidat à la succession de Baroud. D'ailleurs, le nom avait obtenu l'aval du Premier ministre désigné Nagib Mikati et du général Michel Aoun. Mais au cours de leur entretien avec le président Sleiman, quelle n'a été leur surprise de l'entendre rejeter cette proposition. Les raisons invoquées pour ce rejet n'étaient pas très claires. D'abord, l'officier qui doit passer bientôt à la retraite ne serait pas diplômé en droit comme l'exigerait la fonction. Ensuite, c'est l'idée d'accorder ce portefeuille à un officier qui aurait déplu, car cela pourrait causer des problèmes avec ceux qui ont un grade plus élevé que le sien.
Mais en réalité, les deux émissaires ont fini par comprendre que le chef de l'État estime que c'est à lui de faire les propositions et au général Aoun de les accepter ou de les rejeter. Il considérerait avoir fait une grande concession en acceptant de renoncer à Ziyad Baroud et c'est aux autres désormais d'en faire de même. Les sources proches de Baabda ajoutent qu'après l'accord de Doha et pour la formation des deux précédents gouvernements de l'actuel mandat présidentiel, c'était Sleiman qui avait proposé le nom de Baroud qui avait été accepté par les autres parties. Pourquoi devrait-on changer ce processus aujourd'hui ? Les proches de Baabda considèrent qu'il n'y a aucune raison pour le faire, sinon une volonté délibérée de marginaliser le chef de l'État et son rôle.
Le général Michel Aoun a évidemment une toute autre logique. Il estime que c'est au plus important bloc parlementaire chrétien de désigner le candidat au portefeuille de l'Intérieur, d'autant que c'est le processus adopté pour les autres portefeuilles régaliens (notamment les Finances et les Affaires étrangères). Pourquoi dès qu'il s'agit des chrétiens, les critères doivent-ils être modifiés ? s'interrogent ses proches. De plus, le chef de l'État ne cesse de répéter qu'il est consensuel et qu'il ne peut pas prendre parti pour un camp ou l'autre. Dans ce cas, il est normal que ce soit le bloc parlementaire chrétien qui choisisse le ministre de l'Intérieur.
Mais au-delà de ce développement, des milieux de la nouvelle majorité se demandent si, en réalité, le chef de l'État et le Premier ministre désigné ne cherchent pas à retarder la formation du gouvernement en attendant les développements régionaux, dans le but de revenir à une formule moins « monocolore ». D'ailleurs, dans certains cercles politiques, on murmure de plus en plus que les derniers développements dans la région devraient pousser les Libanais à resserrer leurs rangs internes et revenir à un gouvernement d'union nationale... C'est d'autant plus significatif que les « faiseurs de gouvernement » confient dans leurs cercles privés que le ministère de l'Intérieur n'est pas le seul sujet de conflit dans le processus de formation du gouvernement. La représentation de l'opposition sunnite en constitue un autre, ainsi que l'octroi des portefeuilles de l'Énergie et des Télécommunications à un même bloc parlementaire. On serait donc en quelque sorte revenu à la case départ, comme si les 99 jours écoulés depuis la désignation du Premier ministre Nagib Mikati n'avaient pas existé. Et pour que Nabih Berry lève les bras au ciel c'est qu'aucune possibilité de compromis n'est en vue. La nouvelle majorité, qui, alors qu'elle n'était que l'opposition, menaçait de former un gouvernement toute seule lorsqu'elle réussirait à renverser les équilibres au sein du Parlement, serait-elle en train de montrer ses limites ?

