« On ne peut même pas sortir tranquillement la nuit avec tous ces braquages, franchement j'ai peur de quitter la maison après 20h00. Est-ce que manifester tous les jours, critiquer tout le monde, vendre n'importe quoi sur les trottoirs, circuler comme des fous, se garer n'importe comment signifient que nous vivons en pleine démocratie ? Vraiment, c'est malheureux ce qui se passe en Tunisie ! » s'énerve Souha, une employée de banque.
Depuis le 14 janvier, jour de la fuite du président Ben Ali, des jeunes manifestent chaque jour au centre de Tunis, sans parler des grèves et des sit-in dans plusieurs sociétés pour des augmentations et des titularisations. Mardi, le Premier ministre Béji Caïd Essebsi a tiré la sonnette d'alarme en dénonçant des « débordements inacceptables », citant entre autres les manifestations trop fréquentes. « Je rappelle à tous les Tunisiens qu'ils sont concernés par cette situation » qui « menace » la production de quelques entreprises importantes, « ce qui ne sert pas l'intérêt du pays », a-t-il averti gravement. Dans la presse, on voit de plus en plus d'éditoriaux et de commentaires critiques de « citoyens ». « J'ai mal à mon pays », dit l'un. « Où sont les promesses faites au nom de la révolution ? » dit une autre, quand un troisième, ancien directeur de l'École nationale d'administation, dénonce « les dérapages du comportement dégagiste », un néologisme sur le célèbre « Dégage ! » qui a emporté Ben Ali.
« Dans toutes les transitions démocratiques, il y a du désordre et c'est normal. Après 55 ans de répression (depuis l'indépendance), les gens éprouvent le besoin de parler, d'extérioriser tout ce qu'ils ont sur le cœur. Les Tunisiens ne sont pas encore habitués à s'exprimer de façon organisée », estime le sociologue Moncef Wannas. « C'est une étape obligée quand on passe d'un régime autoritaire à la démocratie », estime le politologue Slah el-Jorchi. Selon lui, il y a des « résidus » de l'ancien régime qui « essayent toujours de freiner tout processus démocratique » sans parler des « nouvelles forces (politiques) qui n'ont pas encore une vision claire ». Les manifestations et sit-in à répétition « ne peuvent que fragiliser nos institutions et augmenter le taux de chômage, et j'ai peur que ces phénomènes persistent durant la période des élections », poursuit Slah el-Jorchi.
Le 24 juillet, les Tunisiens voteront librement - pour la première fois depuis l'indépendance - pour élire une assemblée constituante chargée de jeter les bases d'une IIe République.
« Pour beaucoup de Tunisiens, la révolution, ça ne signifie que "faire ce qu'on veut". Ils risquent de le payer cher car ça n'aboutira qu'à un sentiment de désespoir contraire aux principes de la révolution : l'optimisme et la motivation pour réaliser des changements », dit encore Slah el-Jorchi. Pour Hmida Ennaïfer, un islamiste indépendant et écrivain, « ce n'est pas le désordre total ». « Il y a des braquages, des vols, de la torture dans les prisons depuis longtemps, mais l'ancien régime faisait en sorte que ça ne se voie pas. Maintenant, le couvercle a sauté », juge-t-il. « Nous sommes dans une période de transition révolutionnaire, avec des violences verbales et parfois physiques (...). On ne pourra parler de transition démocratique qu'après l'élection de juillet », affirme-t-il.
Mabrouka, une vidéaste, est nettement plus positive : « Il y a peut-être du désordre et de l'insécurité, mais il y a aussi la liberté », se réjouit-elle. « Maintenant, je peux traiter tous les sujets, même les plus audacieux, sans autorisation et sans avoir peur de la réaction des autorités. Pourvu que ça dure », espère Mabrouka.
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