L.K. (il a requis l'anonymat) est un jeune journaliste de 27 ans qui, s'en allant à son bureau hier matin vers les 9h00, a commis l'impardonnable crime de klaxonner pour signifier comme dans n'importe quel pays du monde à la voiture devant lui de rouler un peu plus vite. Le conducteur s'est certainement senti offensé, violé, humilié. Plusieurs manœuvres plus tard, il emboutit le véhicule de L.K. par derrière devant le QG des FSI au début de la montée de l'hôtel Alexandre. L.K. sort de sa voiture. L'autre aussi. L.K. commence à l'invectiver, l'autre sort un 9 mm et tire à bout portant sur la jambe de son interlocuteur. Par chance, la balle, remplie d'explosif, a d'abord ricoché contre la portière du criminel. Sinon, L.K. aurait très probablement été amputé.
Ce genre d'incident se reproduit certes un peu partout, surtout dans les pays où les sangs s'échauffent vite. Avec un peu de chance, le tireur est arrêté par les forces de l'ordre, jugé puis emprisonné. Le cas de L.K. est différent : l'autre est un bodyguard de député. Au Liban, à quelques rarissimes exceptions, ces gens-là parlent volontiers d'eux à la troisième personne ; ils sont convaincus d'être des demi-dieux, d'être définitivement intouchables.
L'employeur du criminel s'appelle Talal Arslane. Cela aurait pu être n'importe quel autre, de n'importe quel bord politique. Et c'est bien davantage à lui d'assumer la responsabilité, notamment morale, du tir de son homme à tout faire contre L.K. Que ce bodyguard soit bardé de diplômes et de valeurs ou, au contraire, qu'il ne soit qu'un rustre analphabète irrécupérable n'y change rien : c'est à son patron d'insister chaque jour, chaque heure, en faveur d'un inconditionnel respect de la loi. À son patron en l'occurrence de ne pas lever le petit doigt pour le sortir d'une prison qu'il mérite de ne pas quitter pendant des années.
À plus forte raison lorsque ce patron est le dépositaire des gènes de Majid Arslane et de Khawla Joumblatt.

