À la faculté de droit de l’UL, les étudiants ont donné leur témoignage, sans réticence, avec l’accord de la direction. Notre initiative n’était cependant pas du goût de l’Amicale des étudiants.
Des étudiants de quatre universités de Beyrouth, de l'Université libanaise (UL), de l'Université Saint-Joseph (USJ), de l'Université américaine de Beyrouth (AUB) et de l'Université arabe de Beyrouth (BAU), ont accepté de jouer le jeu. Ils donnent la signification qu'a pour eux le 13 avril. Une date qui devrait les unir, mais qui ne fait que confirmer les divisions qui minent la société libanaise, car elle ne manque pas d'entraîner des discussions partisanes.
Que cela ne se répète pas
« Le jour le plus noir de l'histoire du Liban, qui ne doit plus jamais se répéter » : c'est ainsi qu'est perçu le 13 avril 1975 par nombre d'étudiants. Comme Marc, à l'USJ, rue Huvelin, qui estime qu'« il faut tirer parti des erreurs passées pour ne pas que l'histoire se répète. Mais, déplore-t-il, les partis politiques n'ont rien appris ». Ou comme Hatem et Arslane, qui auraient voulu « que cette date soit utilisée comme moyen de prévention contre une guerre fratricide ». Le célèbre dicton libanais « Que l'on s'en souvienne et qu'elle ne se répète pas » sort spontanément de la bouche de la majorité des étudiants et étudiantes. « Beaucoup d'innocents sont morts. Les gens doivent prendre conscience de l'inutilité de la guerre. Nous voulons juste vivre », soulignent deux étudiantes en gestion de l'UL à Hadeth. « Nos parents en ont beaucoup souffert », racontent d'autres, à l'AUB. Certains évoquent alors un proche, qui a pris les armes et qui a perdu la vie au combat. D'autres se souviennent d'un voisin ou d'un parent, tué par un franc-tireur. D'autres encore soulignent que leurs parents ont choisi de les protéger et de ne pas leur parler de la guerre civile. « Mes parents ont préféré quitter le pays. J'ai grandi à l'étranger », dit l'un d'eux. Nombre d'étudiants observent aussi que ce jour a consacré « la division de la capitale, en secteurs Est et Ouest ». « Nous avons encore peur d'aller dans certaines régions du pays », avoue un étudiant de l'UL. « C'est une preuve de l'arriération des peuples, du manque de respect de chacun pour l'autre », note un étudiant en études bancaires, à la BAU.
Le 13 avril divise pourtant les étudiants. Surtout ceux qui font part de leur intérêt pour la politique ou de leurs affiliations partisanes. À l'USJ et à l'AUB, où les jeunes n'hésitent pas à polémiquer entre eux, les discussions s'animent, les jeunes s'enflamment pour une partie ou pour une autre. Le sujet dérape parfois. On parle alors des armes du Hezbollah, de la corruption ou du confessionnalisme politique. Mais les conversations restent courtoises, même si les pointes aux camarades de l'autre bord ne manquent pas. On finit par s'embrasser ou par se donner des tapes amicales dans le dos. « Je sens qu'on se dirige vers un nouveau 13 avril. La force semble inévitable, car le pays est divisé », indique un étudiant de l'USJ, aussitôt contredit par un camarade. « Il n'y aura plus jamais de guerre civile », assure ce dernier. « La guerre est aujourd'hui nécessaire, parce qu'il faut un gagnant », lance un autre. « Moi, je suis prêt à prendre les armes contre une armée non libanaise ou contre les armes non légales », renchérit Sylvain. Des affirmations qui ne sont pas au goût de tous. « Pourquoi n'y a-t-il plus de campagnes contre la guerre ? » demande une étudiante, qui estime que le pays continue de subir les conséquences néfastes de la guerre civile. Elle déplore aussi que les seules informations concernant le 13 avril 1975 soient celles véhiculées par les partis politiques. « Nous voudrions des informations plus objectives », dit-elle.
Effacer cette date des mémoires
À l'AUB, Rami, présenté par ses pairs comme « militant chiite », certifie qu'il n'y aura pas de guerre civile. « Une seule partie possède l'exclusivité de la force armée et cette partie ne veut pas la guerre », souligne-t-il, sans nommer le Hezbollah. Mohammad hoche la tête. Il n'est pas d'accord. « Tu estimes que ce qui c'est passé le 7 mai n'était pas une guerre civile ? » demande-t-il, d'une voix blanche. Les deux étudiants en resteront là. Chacun campe sur ses positions.
Cette date ne revêt pourtant pas la même importance pour tous les étudiants. Certains estiment qu'il faut l'effacer des mémoires. D'autres voudraient en faire un symbole. « Je n'aime pas évoquer cette date funeste, même si je ne l'ai pas vécue, lance une étudiante en biochimie de l'UL. Tout ce que je sais, c'est que les Libanais ont tout perdu. » Elle évoque alors les pertes humaines, mais aussi les pertes au niveau économique. La jeune femme estime toutefois avoir vu pire. « J'ai vécu l'agression israélienne de 2006. Une guerre contre l'ennemi », dit-elle. Un étudiant de la BAU veut, lui, carrément « effacer cette date des mémoires ». « C'est une page trop noire de l'histoire du Liban. Elle ne peut que rappeler les haines entre Libanais, entre chrétiens et musulmans », dit-il.
« Apprendre des erreurs passées », un leitmotiv qui revient souvent, aussi. « Cette commémoration doit nous pousser à tirer profit des erreurs passées », affirme Mohammad, étudiant à la BAU. « Le problème est que chacun veut éliminer l'autre et campe sur ses positions, indique-t-il. Les lignes de démarcation sont d'ailleurs toujours là, même si ce ne sont pas les mêmes qu'en 1975. » Pour des étudiants palestiniens, parler de cette date demeure extrêmement douloureux. « Ce qui s'est passé ce jour-là est une tragédie, affirme Khalil, étudiant à l'AUB. Le problème est que les chefs de guerre sont toujours au pouvoir et que le système confessionnel divise les Libanais. » Un système que nombre d'étudiants n'hésitent pas à montrer du doigt, comme étant seul responsable des divisions du pays. « Je participe à toutes les manifestations contre le système confessionnel », tient à mentionner l'un d'entre eux.
La date du 13 avril laisse parfois perplexe. « Que s'est-il passé à cette date ? demandent-ils. Un tremblement de terre ? Le massacre de Cana ? » Les suppositions fusent, de part et d'autre. « Nos cours d'histoire se sont limités aux guerres mondiales ou à la période ottomane », déplorent-ils. Seuls quelques étudiants racontent avoir suivi un cours d'histoire lié au 15 avril. « Ces informations ne m'ont pas parues objectives, lance une étudiante de l'UL. Mon père m'a finalement raconté sa version des faits, qui était carrément à l'opposé de la thèse de l'enseignant. » La jeune femme réalise qu'il existe différentes versions du déroulement de cette funeste journée. Mais elle affirme que les conséquences sont les mêmes pour tous.
Des conséquences qui en inquiètent plus d'un, pas vraiment rassurés sur l'avenir du pays et qui estiment continuer à subir au quotidien les répercussions de la guerre civile du Liban.

