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Liban

Saïda et ses environs croulent sous les ordures

Catastrophe écologique Le dépotoir de Saïda est désormais fermé aux municipalités environnantes, dont les déchets s'amoncellent dans la rue. L'usine de traitement, qui aurait dû être une solution pour tous, se transforme en un problème quasi insoluble.
12/04/2011
« Sentez donc cette odeur et observez ce spectacle immonde ! » Oussama el-Zaqrit, un commerçant de produits agricoles en gros, nous montre, de son bureau, l'immense et tristement célèbre dépotoir de Saïda, qui se trouve juste à l'autre bout de la rue. « Toute la région est infestée de rats, nous n'arrivons plus à nous en débarrasser, poursuit-il. Dans la zone industrielle, ils rongent même les fils électriques ! Sans compter les maladies pulmonaires et les allergies. »
Les propos de ce commerçant résument tout le calvaire vécu par les habitants de la partie sud de Saïda depuis des décennies, presque quarante ans déjà qu'existe ce dépotoir sauvage situé à même la mer. Ce dernier a acquis sa terrible réputation en s'effondrant régulièrement dans la mer, et en prenant feu souvent. Aujourd'hui, en longeant le dépotoir, on se rend compte qu'il y a désormais deux montagnes d'ordures plutôt qu'une. Les habitants les appellent familièrement « l'ancien dépotoir » et le « nouveau dépotoir ». L'ancien est déjà recouvert d'une sorte de végétation verdoyante, alors que le nouveau exhibe toujours les mille couleurs de sa pollution. Ils envahissent le milieu marin d'un côté, le trottoir et la route de l'autre, preuve irréfutable de leur sursaturation. Les relents qui s'en dégagent sont quasiment insupportables.
La saturation de ce site a poussé le mohafez et le conseil municipal de Saïda à prendre une décision radicale il y a un mois environ : fermer le dépotoir aux quelque 100 tonnes quotidiennes provenant des municipalités environnantes, et ne plus y jeter que les 80 tonnes de la ville elle-même et quelque 40 autres tonnes provenant du camp palestinien de Aïn el-Héloué et du quartier Taamir. Cette mesure, qualifiée de « soudaine » par les autres municipalités, a eu une conséquence très prévisible : l'amoncellement des déchets, qu'il est devenu impossible de collecter, dans les villages de l'est de Saïda et de Zahrani, les deux régions qui profitaient précédemment du dépotoir. Une tournée dans les villages de Abra, Majdelyoun et Hléliyé (à l'est de Saïda) le confirme : des minidépotoirs apparaissent dorénavant à tout coin de rue.
Interrogé sur la soudaineté de la décision, Ibrahim Bsat, vice-président du conseil municipal de Saïda, affirme que celle-ci était inévitable. « Nos équipes techniques nous ont prévenus qu'il est impossible de continuer à accueillir autant de tonnes de déchets, dit-il. Comme vous pouvez le constater, les ordures se déversent déjà sur la route. Même les déchets de la ville sont de trop, mais nous ne pouvons fermer complètement le dépotoir en l'absence d'une autre solution. »
Les municipalités environnantes se trouvent dans une situation peu enviable. « Nous leur avons proposé de jeter leurs ordures dans deux autres dépotoirs de la région, répond Ibrahim Bsat. Après tout, nous avons hérité de ce problème durant quarante ans, il est temps que cela s'arrête. »
À la question de savoir ce que font effectivement les municipalités des environs, Abdullatif Chamdine, volontaire à l'Association de développement de l'homme et de l'environnement (DPNA), une ONG locale, assure que le problème reste entier. « Les deux autres dépotoirs de la région sont à Zoghdraya et à Anqoun (est de Saïda), dit-il. Il s'agit de dépotoirs sauvages, pas de décharges sanitaires équipées. Ils accueillent déjà chacun les déchets de quelques municipalités limitées. Quand certaines des grandes municipalités ont voulu y envoyer leurs camions après le début de la crise, les habitants de ces villages leur ont barré la route. Leurs craintes, légitimes, sont de voir leurs localités devenir une destination permanente pour les déchets de toute une région. Les déchets s'amoncellent donc sur place, beaucoup les incinèrent à l'air libre, ce qui est la pire solution qui soit. » Nous remarquons effectivement des bennes à ordures noircies, signes d'une incinération récente. Abdallah Chamlane ne confirme pas des rumeurs selon lesquelles certains présidents de conseils municipaux auraient enfoui leurs déchets dans le sol pour s'en débarrasser.

Une usine à problèmes
La seule question qui vient à l'esprit quand on constate l'énormité du gâchis à Saïda est celle-ci : pourquoi a-t-on attendu si longtemps pour trouver une solution radicale à ce problème ? Il n'est pas aisé d'y apporter une réponse tant l'affaire des déchets à Saïda a tourné à l'imbroglio politico-socio-financier dont la tragédie actuelle n'est que le dernier épisode en date. En effet, un projet d'usine de traitement des déchets existe depuis 1997. Aujourd'hui, cette usine de tri et compostage anaérobique (fermentation sans oxygène des déchets organiques) est fin prête et... toujours fermée.
Pour comprendre le pourquoi de cette situation pour le moins absurde, il faut retracer l'historique de cette usine. Proposé dès 1997 par un émigré libanais aux États-Unis, originaire de Saïda et désireux d'investir dans sa ville, ce projet d'usine avait fait alors l'objet d'un accord entre la société de cet investisseur et le conseil municipal de la ville. Jouissant du soutien d'une grande ONG américaine, cette société avait à l'époque proposé de traiter 180 tonnes (ce qui correspond aux déchets de Saïda et de ses environs) gratuitement, avec un prix ne dépassant pas les 45 dollars la tonne pour le reste, selon certaines sources bien informées. Or les embûches se sont succédé et les retards se sont multipliés. Selon les mêmes sources, l'ONG américaine s'est découragée et a renoncé à son soutien ; un don allemand obtenu par la suite a lui aussi été perdu faute d'avoir été utilisé. Le propriétaire de l'usine s'est tourné alors vers des investisseurs saoudiens, devenus des partenaires dans cette société appelée IBC SAL. L'usine, elle, a été érigée sur un remblai de la mer (la municipalité souligne qu'il a été impossible de trouver un terrain à l'intérieur qui ne soulève pas les protestations des riverains). En même temps, il a été décidé d'augmenter la capacité de l'usine (en prévision de la croissance démographique) : 350 tonnes quotidiennes, pouvant aller jusqu'à 400 tonnes.
En bref, l'usine est terminée depuis 2010. Problème : elle a coûté bien plus que prévu, 40 millions de dollars. Elle a été de plus réalisée dans des conditions très différentes de celles prévues initialement et dans un esprit plus commercial. Les investisseurs exigent donc que l'accord initial soit modifié. « Alors que l'accord initial prévoyait un traitement gratuit pour 180 tonnes, les investisseurs ne veulent plus s'acquitter que de 80 tonnes, c'est-à-dire la seule part de Saïda, précise Ibrahim Bsat. C'est justice, selon nous, que Saïda ne paye pas pour le traitement de ses déchets quand la ville a supporté un dépotoir pour tout le caza durant quarante ans, et qu'elle accueille également l'usine en son périmètre. Toutefois, le nouveau prix par tonne exigé par les propriétaires de l'usine en vue de rentrer dans leurs frais est de 135 dollars (sans la collecte). Les municipalités de l'est de Saïda et de Zahrani ne sont pas d'accord et trouvent cela bien trop cher. »
Le vice-président de la municipalité de Saïda rappelle cependant que les municipalités au Liban ne s'acquittent pas de l'entière somme du traitement des déchets. « Dans tout le pays, l'État prélève 40 % du budget des municipalités de la caisse autonome qui leur est réservée et paye le reste », souligne-t-il. Il ajoute cependant que des négociations ont eu lieu entre la municipalité et les propriétaires de l'usine pour essayer de réduire le prix, et qu'elles n'ont pas abouti. Il dit préférer que le ministère de l'Intérieur et des Municipalités s'en charge désormais, parce qu'il n'est pas partie prenante dans le conflit. Le président de la municipalité de Saïda, Mohammad el-Saoudi, a révélé de son côté dimanche sur la chaîne OTV qu'il avait adressé un avertissement à l'usine afin qu'elle accepte de traiter la tonne à un prix avoisinant les 40 dollars, c'est-à-dire le prix de l'accord initial d'il y a quelques années. Hier, une importante réunion a rassemblé le mohafez, les ONG écologiques et les municipalités, pour un suivi.
Du côté des autres municipalités, on est en effet révolté par ces nouvelles conditions. Yasser Samia est président du conseil municipal de Aïn Delb, une petite localité qui produit quelque trois tonnes de déchets par jour. « Nos rentrées sont très limitées et le prix de 135 dollars par tonne est excessivement élevé, dit-il. De plus, nous ne savons pas ce qui le justifie, personne ne nous a montré une étude de faisabilité digne de ce nom. Si nous devions payer ce prix, nous mettrions le double de notre budget. » Mais l'État ne prélève-t-il pas 40 % de ce budget dans la caisse autonome, en se chargeant du reste ? « Je trouve ce système très peu transparent, répond-il. Aucun président de municipalité ne sait vraiment ce qu'il paye dans ces conditions. »
Yasser Samia se dit convaincu que la solution n'est pas proche, et l'usine se trouve dans une impasse faute d'accord. « Nous venons de tenir une réunion entre municipalités, la discussion a tourné autour du problème urgent de collecte des déchets, et non de la solution à long terme qui semble plus éloignée que jamais », indique-t-il.
Pour sa part, Fadlallah Hassouna, écologiste et président de la DPNA, affirme qu'une solution à court terme ne peut résider que « dans des négociations équitables pour faire baisser le prix de la tonne à l'usine ». Il se demande si le prix élevé demandé n'inclut pas une compensation des 80 tonnes que ne paiera pas Saïda. Une source bien informée confirme que le prix aurait été de 104 dollars si la ville s'acquittait de sa part.

Rivalités politiques
Ibrahim Bsat, lui, rejette le blâme de l'impasse actuelle sur le gouvernement. « Depuis une décision du Conseil des ministres datant de 2003, la responsabilité de la collecte revient aux municipalités et celle du traitement au gouvernement, dit-il. Qu'a fait ce dernier ? Où est le plan national promis ? »
Le dossier des déchets, comme tout le reste, est intimement lié à la politique au Liban. Le retard dans la formation d'un nouveau gouvernement n'est pas fait pour accélérer la solution d'un problème comme celui de Saïda. Mais ce n'est pas tout. Des rivalités très propres au Sud viendraient actuellement aggraver la crise des déchets, et auraient même inspiré la décision soudaine de priver les municipalités du caza de la possibilité de profiter du dépotoir. Il se chuchote en effet qu'une lutte oppose la députée de Saïda, Bahia Hariri (Courant du futur, camp politique du Premier ministre sortant Saad Hariri), au président du Parlement Nabih Berry, chef de son propre bloc parlementaire, sur la présidence de la Fédération des municipalités du caza. Mme Hariri pense que cette présidence doit revenir traditionnellement à Saïda, ville principale du caza et capitale du Sud. M. Berry affirme qu'il y a une nouvelle majorité parlementaire dans le pays, et que celle-ci devrait se refléter localement par l'élection d'un président venant d'une des municipalités de Zahrani. Un microcosme des dissensions politiques nationales entre 14 et 8 Mars en somme.
Interrogé sur ce point, Ibrahim Bsat nie formellement ce lien entre crise des déchets et crise politique. « Nous avons fermé le dépotoir aux autres car il est saturé, un point c'est tout », dit-il. Mme Hariri a refusé de s'exprimer, soulignant qu'elle avait « la même opinion que le conseil municipal ».
De son côté, Michel Moussa, député membre du bloc Berry, réfute lui aussi toute politisation de ce dossier. « Un problème comme celui des déchets fait souffrir tout le monde sans exception, dit-il. Est-ce logique de prolonger cette souffrance généralisée pour pénaliser une seule partie ? »
Problème politique ou pas, le dépotoir de Saïda est toujours là, et il a même fait des petits. Une prolifération compréhensible en l'absence de toute stratégie nationale élaborée suivant des critères scientifiques.

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