Une vue de la conférence, au premier rang de laquelle se pressait tout le ban politique...(Michel Sayegh)
Invité à le présenter au cours d'une rencontre-débat (animée par la poétesse et romancière Hyam Yared) tenue à la Résidence des pins, l'ex-Premier ministre, ancien président de l'Assemblé nationale et actuel député de Seine-Maritime, a commenté une sélection d'œuvres choisies parmi celles qui constituent son ouvrage avec l'aisance et la sensibilité d'un véritable initié.
Émaillant ses analyses, pointues mais non arides, d'anecdotes personnelles et historiques, ainsi que de quelques piques politiques larvées, Laurent Fabius s'est révélé un captivant orateur...artistique, réussissant à détourner de ses préoccupations politiciennes un auditoire constitué en partie de personnalités politiques libanaises !
Musée personnel et esprit français
« L'opposition en politique a du bon, à condition que cela ne dure pas trop longtemps » a ainsi lancé, en clin d'œil, M. Fabius pour expliquer la genèse de son ouvrage. Un livre qu'il avait envisagé initialement comme « une sorte de musée imaginaire personnel » avant de décider de l'aborder par le biais « des tableaux qui font la France ». C'est-à-dire en choisissant d'explorer et d'analyser une centaine d'œuvres picturales qui, explique-t-il, « traduisent l'esprit français dans le sens où ces peintures ont contribué à façonner, de manière consciente ou inconsciente, l'imaginaire, les déceptions, les promesses ou encore une certaine image de la France ». Se défendant cependant de toute approche nationaliste de l'art, « qui transcende les frontières », le conférencier a indiqué avoir fait de nombreuses références à des artistes étrangers dont Picasso, l'Espagnol et...Hergé, le Belge. « Mais il faut reconnaître, par ailleurs, que l'impressionnisme est une spécificité française », a-t-il signalé.
Démontrant dans son livre les trois phases de lecture nécessaires à la véritable appréciation d'un tableau : « l'émotion, d'abord. Ensuite vient la réflexion et puis la recherche plus érudite », Laurent Fabius a mis en application ses préceptes dans la présentation agrémentée de projections qu'il a faite des douze thèmes traités dans son livre. Une présentation axée sur la mise en perspective de l'idée-force de ce Cabinet des douze, ou « comment un tableau contribue à façonner une certaine image de la France ».
À commencer par une toile du XVIIe siècle imputée à l'un des frères Le Nain (Antoine ou Mathieu), qui est, selon le conférencier, « l'une des toutes premières représentations du Peuple. Qui, jusqu'au XIXe siècle, a été le grand absent de l'histoire de la peinture en France, à part quelques rares représentations agricoles ou dévalorisées, voire même grotesques qu'en donnent certains artistes », indique le conférencier. Qui explique cette lacune par le fait que « les riches commanditaires des œuvres d'art n'étaient pas vraiment intéressés par les scènes populaires. Contrairement à l'Allemagne où la représentation du peuple industriel était largement traitée en peinture. »
Impertinence
Passant au portrait de Voltaire par Maurice Quentin de La Tour, Laurent Fabius a expliqué comment ce pastel élaboré au XVIIIe siècle dans une perspective « de plan-média servant à promouvoir l'auteur de Candide » est l'illustration parfaite du second thème de son livre, celui de « l'impertinence », cette indéniable caractéristique de l'esprit français.
Puis étayant ses chapitres sur « la représentation du pouvoir et celle des chefs d'États » par deux images à l'impact contradictoire, Le Serment du jeu de paume peint par David et Napoléon Ier sur le trône impérial, un cuisant échec signé Ingres, le politique amateur d'art a entamé, à partir de ce duo pris en exemple et contre-exemple, une brillante démonstration de la difficulté à rendre compte dans une image d'un pouvoir à la fois proche et souverain.
Pour illustrer le thème de « La France des villes», il choisit une peinture de Caillebotte intitulée Le Pont de l'Europe. «Une toile de 1876 d'une grande modernité évoquant Magritte avec ses personnages aux silhouettes coupées et, de dos, face à un pont et qui, en donnant une certaine vision du spleen urbain, s'accorde avec les mouvements littéraires de l'époque », explique le conférencier. Qui va défendre avec beaucoup d'enthousiasme l'œuvre de ce peintre impressionniste, « l'un des plus grands » selon lui, injustement dévalorisé par ses pairs parce qu' « il avait tout : talent, richesse, générosité, mécène avec ses camarades... ».
Il est impossible de parler de peinture française sans aborder l'impressionnisme. Pour ce volet, Laurent Fabius a choisi de présenter une des toiles les plus symboliques de l'idéal français du bonheur de l'époque, le fameux Déjeuner des canotiers de Renoir. « Ce tableau, le plus cher de son époque, a eu, à l'instar de toute la production impressionniste, un impact à la fois positif et négatif sur la peinture française postérieure, autant célèbre que handicapée par son prestigieux lignage », signale-t-il.
Il n'oublie pas non plus Manet et sa série de 28 Cathédrale de Rouen qui va opérer un audacieux renversement d'approche de la peinture au XIXe siècle. « Ce n'est plus l'objet qui importe, ce n'est plus la cathédrale en tant que telle, mais la lumière, la couleur, le regard de l'artiste », indique Fabius, visiblement enthousiasmé autant par l'œuvre de Manet que par sa personnalité, sa vie, sa « tendre amitié » avec Clemenceau. « Ils ont échangé pendant des années des recettes de cuisine et de jardinage », révèle-t-il malicieusement.
Illustration de la guerre
Pour le thème de la guerre, si cet amateur éclairé a retenu une peinture de Picasso, ce n'est pas la célèbre fresque Guernica, mais une scène intimiste de Femme se coiffant (des années quarante, aujourd'hui au MoMa de New York) dont il dissèque les différentes facettes qui en font « un symbole de la violence et de la lutte contre le nazisme et le fascisme. Les massacres de la guerre sont alors tellement radicaux qu'on ne peut pas peindre autre chose. Mais l'atrocité de cette guerre est telle qu'on ne peut pas la représenter vraiment. L'une des raisons du succès de l'abstraction tient probablement au fait que la guerre a rendu la figuration impossible », dira-t-il.
Le « sport en peinture », la BD, avec notamment les planches d'Hergé « qui sont des manières de faire rentrer l'esthétique artistique dans les foyer de millions de personnes », le travail de Soulages qui, sur le noir, « appelle la lumière »...Autant de thèmes également développés avec un vraie richesse d'analyse par l'ex-Premier ministre français, au cours de cette conférence. Et évidemment plus largement dans son ouvrage, disponible prochainement à la Librairie Antoine.

