Nina Kotova remerciant un public conquis.
En premières mesures, la célèbre Rhapsodie hongroise n°2 de Franz Liszt. Œuvre donnée ici dans l'amplitude de sa version orchestrale et non dans les prouesses d'un solo de piano. Œuvre romantique et éruptive par excellence, oscillant entre orage et embellie, furieux déchaînement et suaves rêveries. Imprégnée de l'esprit et l'agitation tziganes, cette somptueuse narration est tissée de magnifiques broderies et effets sonores, avec un surprenant rubato passant successivement, sans transition aucune, du mouvement lent au mouvement vif dans un véritable style hussard et emporté à la hongroise.
Toujours sous influence lisztienne et tempérament éminemment romantique avec le Concerto pour violoncelle n°1 en la mineur de Saint-Saëns.
Apparaît alors sur scène, sans bijoux ni parures, la violoncelliste Nina Kotova. La flèche du violoncelle plantée devant les feux de la rampe, les doigts sur les cordes, l'artiste a d'évidence toute la maîtrise de l'archet qui, d'emblée, met l'auditoire sous son emprise.
Trois mouvements (allegro non troppo, allegretto con moto et allegro non troppo) fusionnent dans un climat de passion, de fougue, de paix, de rêverie, d'élans dévorants et de confidences à demi-mots et teintes nuancées.
Orchestre et violoncelle dialoguent entre déferlement impétueux et moments d'apaisement, entre phrases incendiaires et doux reproches, entre fausse insouciance et tendre gravité. Pour en arriver à un paroxysme de tension où le violoncelle, à travers chromatismes précipités, cadences folles et accords vertigineux, a un souffle âpre, démentiellement véhément.
Ligne mélodique claire et élégante, inspiration un peu de tous crins (on n'est pas pour rien compositeur de Samson et Dalila !), liberté de ton, d'emphase et de retenue pour un opus qui ne manque pourtant ni de rigueur, ni d'équilibre, ni même de mesure dans sa démesure même... Et où le violoncelle (grande primeur pour l'époque) est déjà la superstar d'une narration fondamentalement romantique, dans ses embardées, ses frilosités et surtout l'assurance de ses épanchements.
Un tonnerre d'applaudissements pour une prestation au-dessus de tout éloge, impassiblement exécutée dans la plus méticuleuse des concentrations. Notamment du côté du violoncelle éloquent de Nina Kotova. Révérence de l'artiste et un bis gracieusement accordé. Solo de violoncelle pour un Intermezzo et danse finale de Gaspard Cassado, musicien né à Barcelone et mort à Madrid, élève de Pablo Casals, Ravel et Manuel de Falla. Accents ibériques et merveilleux lamento vif et saccadé sur un tempo fait de soleil, de rose écarlate et de froufrous de robes à fanfreluches et falbalas.
Après l'entracte, toujours dans le cercle lisztien (familial cette fois-ci !), les vagues houleuses et déferlantes de Richard Wagner.
Tout d'abord, en marge, ce joyeux et éclatant de vie « vorspiel » (c'est-à-dire le prélude) des « Maîtres chanteurs de Nuremberg ». Ouverture lumineuse dans ses tonalités d'ut majeur avec des cuivres aux timbres ruisselants de détermination et des bois chantant tous les espoirs de la concorde, de l'ouvrage bien fait et de la fraternité.
Plus ténébreux, plus profondément wagnérien et surtout germanique, nordique dans son concept de légende, d'épopée et de poésie médiévales, est cet arrangement par Henk de Vlieger de l'Anneau du Nibelung de Wagner. Se succèdent les thèmes de L'or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le crépuscule des dieux.
Souffle puissant, épique, grandiose, monumental où le génie wagnérien, par ses phrases qui se vrillent au cœur et se répandent comme d'incommensurables nappes d'eau et de feu, emporte l'auditeur dans un univers de passion, de mythologie, de grandeur, de force, de forêts sombres et hantées, de poésie et de rêve.
Cycle magistral, fluide et tumultueux, liant histoire et philosophie, comme un drame d'Eschyle, mais où la musique, émouvante, d'un lyrisme puissant et pénétrant, a toutes les vertus, toutes les incantations, tous les envoûtements. Une musique dont le langage et les modulations sont subtiles, nuancés, enchanteurs,
magnétiques.
Salve d'applaudissements d'un public conquis par ce programme riche et dense pour des adieux festifs où, pour un instant, dans l'allégresse générale, un éblouissant rideau de feu d'artifice sur scène a réuni musiciens chevronnés et fidèles mélomanes.

