Le général Michel Aoun paraissait hier en bonne place pour être la première victime des événements qui se déroulent ces jours-ci en Syrie. Le bras de fer qui, avec le soutien du Hezbollah, l'opposait au Premier ministre désigné, Nagib Mikati, semble en effet tourner à l'avantage de ce dernier et cela n'est bien entendu que le résultat d'un coup de pouce décisif en provenance de Damas.
Il y a une dizaine de jours, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, signifiait à M. Mikati qu'il n'était pas le maître à bord dans le processus gouvernemental et qu'il devait se plier aux exigences de ceux qui lui ont donné la majorité parlementaire. À l'exception de cette intervention, le Hezb avait gardé un silence quasi total au sujet du processus de formation du gouvernement et il le gardait encore la semaine dernière au moment où les autres composantes du 8 Mars, en particulier les proches du président de la Chambre, Nabih Berry, finissaient de perdre patience face à l'intransigeance montrée par le chef du CPL, le général Aoun, au sujet de sa part du gâteau gouvernemental.
Que s'est-il passé dans l'intervalle pour que la donne soit inversée ? À en croire de bonnes sources, tous les visiteurs qui se sont rendus ces jours derniers à Damas pour discuter avec le président syrien Bachar el-Assad de la question gouvernementale au Liban - le chef des Marada, Sleiman Frangié, le leader druze Walid Joumblatt, Ali Hassan Khalil, proche collaborateur de M. Berry, Hassan Khalil, conseiller du secrétaire général du Hezbollah, ainsi que Taha Mikati, le frère du Premier ministre désigné - en sont rentrés avec un son de cloche unique : le moment est mal choisi pour mettre en place un gouvernement de confrontation au Liban et de braquer la moitié du pays et la communauté internationale. Il convient donc de composer et l'unique moyen de le faire, c'est de redonner une marge de manœuvre à Nagib Mikati.
Dont acte : ayant pris connaissance de cette évolution dans l'esprit du régime syrien, le Hezbollah s'est alors résigné à changer de cap et s'est lancé dans une tentative de persuasion de son remuant allié chrétien. C'est ainsi que les « deux Khalil (Hassan et Ali Hassan) » se sont rendus samedi chez le ministre démissionnaire de l'Énergie, Gebran Bassil, pour lui transmettre les nouvelles orientations et prier le bloc du Changement et de la Réforme de mettre de l'eau dans son vin.
Parallèlement, au plan des déclarations publiques, on a pu constater hier que les responsables du Hezbollah ont commencé à sortir de leur mutisme pour évoquer la nécessité de mettre en place rapidement un gouvernement, même s'il faut pour cela que des « concessions » soient faites. Dans le même temps, ce sont les milieux aounistes qui s'emmuraient dans le silence, après avoir, jusqu'à samedi, claironné leur refus total de céder sur leurs exigences gouvernementales.
De manière tout aussi simultanée, les observateurs n'ont pas manqué de souligner le nouveau recentrage dans le discours de Walid Joumblatt. Sans revenir ni sur sa révision publique du 2 août 2009 ni sur son basculement d'une majorité à l'autre en janvier dernier, le chef du PSP a saisi hier l'occasion de la tenue de l'assemblée générale de son parti pour recommencer à parler notamment d'un processus devant mener, au final, à l'absorption de l'arsenal du Hezbollah dans le cadre étatique.
Enfin, le coup de grâce à l'intransigeance aounienne a été asséné hier par le tout nouveau patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, qui a qualifié d'« indispensable » le ministre sortant de l'Intérieur, Ziyad Baroud, dont le bloc du Changement et de la Réforme revendiquait haut et fort la succession depuis plusieurs semaines.
Le résultat apparent de ce changement de donne est que M. Mikati a désormais les mains plus libres. Certaines sources affirment d'ailleurs que le Premier ministre désigné a déjà mis sur pied, au cours du week-end écoulé, une mouture gouvernementale correspondant à ses vues et à celles du président de la République, mais qu'à la suite d'une demande expresse de la part du Hezbollah, il aurait accepté de surseoir de quarante-huit heures à l'annonce de cette formule.
Fort de son nouvel atout, M. Mikati peut à présent se permettre de satisfaire, sans risque majeur, le vœu du général Aoun de se réunir avec lui, une épreuve contre laquelle il résistait âprement ces derniers temps. Une telle rencontre, toujours exigée par Rabieh, pourrait en définitive se révéler utile, avant la formation du gouvernement, pour sauver la face à ceux qui l'auraient perdue dans l'affaire.
La mouture dont il est question, et qui pourrait donc voir le jour cette semaine, accorderait dans les faits le tiers de blocage (11 ministres sur 30) au tandem formé par les deux chefs de l'exécutif, étant entendu que M. Baroud se succéderait à lui-même à l'Intérieur. Le camp « centriste », c'est-à-dire les deux présidents plus Walid Joumblatt, est appelé à être formé de 14 ou 15 ministres, ce qui signifie que la part du 8 Mars proprement dit ne correspondrait, au maximum, qu'à la moitié ou la moitié plus un du cabinet.
Afin d'éviter de dénuder trop ostensiblement ses alliés à l'intérieur d'une configuration plus étriquée que prévu, mais aussi pour tenter de donner le change sur la nature de la composition du gouvernement, le Hezbollah pourrait être amené à jouer les « grands seigneurs » en ne se dotant d'aucun ministère ou en se contentant de miettes.
L'équipe mikatienne s'annonce donc plus ou moins polychrome. C'est Deraa qui en a décidé ainsi...

