Chaque matin, Keiko suivait le même parcours. D'abord, elle ouvrait la page du Asahi Shimbun, puis celle du Yomiuri Shimbun. Une fois qu'elle avait fait le tour de l'actualité nippone, elle passait à l'international par la porte du New York Times et de la BBC.
Depuis quelques jours, Keiko prêtait un œil hésitant aux informations. Comme un besoin de savoir et une envie d'ignorer. Ou l'inverse. Savoir si les coupures d'électricité allaient s'allonger, s'il fallait commencer à stocker de la nourriture, si trains et métros rouleraient. Ignorer les signes indiquant qu'elle allait probablement devoir quitter son appartement pour aller chez sa mère, à Osaka, loin du nuage. Ou l'inverse.
Ce matin-là, elle s'infligea les derniers témoignages de survivants, se demanda combien de réacteurs pouvait bien compter une centrale et leva un sourcil perplexe en lisant que le yen cherchait une direction sur un marché très volatil. Alors que le thé avait perdu sa chaleur et que l'heure de la douche approchait, elle buta sur un titre de la BBC : « Quake "moved Japan 4m". »
C'était un petit titre écrasé par le titre principal et alarmiste. Une petite ligne qui aspirait le regard de Keiko. « Quake "moved Japan 4m" . » Elle avala une gorgée de thé froid et cliqua sur le titre. Se déroula alors devant ses yeux une histoire de plaques qui se frottent et s'écartent, une histoire de subduction et de rupture.
Quatre mètres. Keiko jeta un coup d'œil autour d'elle, se leva, se dirigea vers l'entrée de la cuisine et colla son dos à la porte. Elle prit une inspiration et, le buste droit, fit une première enjambée. Puis une seconde. Elle ne put entamer la troisième, son pied buttant dans le placard sous l'évier. Quatre mètres. Le Japon avait bougé sur une distance supérieure à la longueur de sa cuisine.
Keiko se rassit et reprit la lecture de l'article. Elle apprit alors qu'en sus de cette dérive de quatre mètres, c'est la planète entière qui avait bougé sur son axe de rotation, entraînant un raccourcissement des jours d'1,8 millionième de seconde.
1,8 millionième de seconde. Ce n'était rien, elle le savait. Et pourtant, Keiko ressentit comme une urgence. Comme une puissante vague monter en elle, remuant ses tripes, noyant son cœur. Comme une flamme chauffant la plante de ses pieds. Keiko se leva, décida qu'elle se passerait de douche, enfila un pantalon en velours côtelé, une chemise en coton puis un pull en laine. Elle mit des chaussures montantes en cuir, enroula une écharpe blanche autour de son cou, enfila sa parka noire à capuche. Elle attrapa ses clés et sortit de son appartement planté dans une cité-dortoir. Elle s'engouffra dans les escaliers - depuis quelques jours elle évitait les ascenseurs - dévala les trois étages, traversa le hall gris en courant.
Une fois dans la rue, elle s'arrêta. Elle sentit le sol frémir sous ses pieds. Ce n'était pas une nouvelle secousse. Plutôt la pulsation d'un monde. Elle resta immobile. Les yeux fermés, les pieds ancrés au sol, avalant l'air du matin à grosses goulées.
Puis elle sentit le froid traverser ses semelles.
Alors elle se remit à marcher.
Quelques minutes plus tard, elle était dans un train un peu moins bondé que la semaine précédente. Une heure plus tard, elle entrait dans le cœur de la ville. À 9h, Keiko s'asseyait derrière son bureau. Sur le bureau reposait un manuscrit. Sur le manuscrit était collé un post-it sur lequel elle lut : « C'est l'histoire d'un monstre jaune fluo qui dort dans les entrailles de la terre depuis un bon moment, mais menace de se réveiller. »


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