Christopher R. Hill, ancien secrétaire d’État assistant des États-Unis pour l’Asie du Sud-Est, fut ambassadeur de son pays en Irak, en Corée du Sud, en Macédoine et en Pologne, envoyé spécial des États-Unis pour le Kosovo, négociateur pour les accords de paix de Dayton et négociateur en chef avec la Corée du Nord de 2005 à 2009. Il est aujourd’hui le doyen de la Korbel School for International Studies de l’Université de Denver.
De tels mouvements sont particulièrement délicats pour les responsables étrangers, qui doivent garder un œil sur le monde tel qu'il est et l'autre sur le monde tel qu'il pourrait devenir. En essayant justement de faire cela, le président Barack Obama s'est fait sermonner pour « se placer du bon côté de l'histoire » ou, pour citer Bob Dylan, « de sortir de la nouvelle (route) si vous ne pouvez donner un coup de main ».
Voici des temps effectivement délicats et changeants pour les États-Unis, surtout à un moment où les Américains attendent de leur président qu'il soit le « théâtral » en chef. La manière avec laquelle Obama gérera les demandes pour plus d'action à la fois de la gauche et de la droite pourrait bien déterminer l'environnement dans lequel le processus - propriété et géré par les Arabes - se déroulera à terme.
Alors qu'elle se fraye un chemin crise après crise dans le monde arabe, l'administration Obama ferait bien de suivre quelques lignes directrices immuables qui ne changent pas au gré des cycles de nouvelles.
Tout d'abord, rester du bon côté de l'histoire est une chose, mais suggérer que les États-Unis ont inspiré, sinon dirigé, les révoltes arabes en est une autre. Il est parfois difficile d'éviter cette perception des choses : dans une grande part de la région, les médias américains sont perçus comme le bras d'une Amérique supposément omniprésente. Donc, lorsque les reportages des correspondants américains frisent le cheerleading (ce qui arrive assez souvent), l'idée selon laquelle les évènements seraient téléguidés par l'Amérique refait surface.
Il est donc sage de la part d'Obama de ne pas être au premier plan en train de gérer la circulation dans la crise du jour. Il y a des moments où il est préférable pour le président des États-Unis de garder profil bas, même si cela le fait paraître absent et désengagé. C'est exactement ce qui se passe en ce moment.
Ensuite, les Américains se vantent souvent d'adopter une approche transactionnelle vis-à-vis du monde. Mais ce qui est en train de se passer dans le monde arabe n'est pas une série de transactions ; c'est un glissement culturel d'ordre tectonique en termes d'attitudes générationnelles, de relations entre les genres et de tensions urbaines/rurales. La démocratie contre la dictature est, bien sûr, une ligne de faille, tout comme la division chiite-sunnite, qui remonte à plus de 1 300 ans, illustrée par le Bahreïn et l'Arabie saoudite. Les politiques conçues pour gérer la première ligne de faille ne sont pas forcément appropriées pour la seconde.
Il est essentiel de faire une analyse correcte de ce qui est en train de se passer sur le terrain, mais peut s'avérer difficile dans une chambre d'écho d'icônes culturelles globalisées. Alors que de nombreux Américains aimeraient penser que les lignes de bataille se situent entre twitters et non-twitters, ceux qui ont un profil sur Facebook et ceux qui n'en ont pas, il est plus probable que d'autres types d'identité soient à l'origine de ce qui se produit actuellement.
Bien sûr, personne ne veut parler d'un conflit « tribal » ou « de clan », mais ces éléments identitaires jouent souvent un rôle-clé dans le désir des peuples de descendre dans la rue. En fait, l'aura d'incorrection politique qui entoure ce genre de termes reflète l'absence de tout principe similaire d'organisation dans les sociétés contemporaines globalisées. Mais cela n'est pas une raison pour éliminer de tels types d'analyses là où elles s'appliquent.
Troisièmement, il y a au moins une motivation derrière les révoltes arabes qui infiltre aussi les politiques occidentales : l'urgence d'oublier les faits, les risques et l'avenir, et de simplement jeter dehors les voyous. Nous constatons ce sentiment dans le slogan devenu omniprésent dans la région : « Le peuple veut renverser le régime. »
Certains de ces voyous ont en effet, pour le moins, dépassé leur date de validité. Dans certains cas, eux et leurs acolytes ont volé une grande part de la richesse nationale. Qui peut dire que cette motivation devrait se voir accorder moins de considération que celle de ceux qui forgent les remparts de la démocratie ? Il y a beaucoup de raisons de respecter l'approche visant à « renverser les voyous ». Malheureusement, cela n'entraîne pas forcément plus de démocratie.
Enfin, l'administration Obama devrait garder à l'esprit que dans certains pays, le vieil ordre sera très rapidement remplacé. Dans le temps, cependant, les changements pourraient s'avérer moins importants qu'espéré initialement et pourraient entraîner une situation qui serait incontestablement pire que le statu quo ante (on pense aux révolutions française, bolchévique et iranienne.) Dans d'autres pays, bien sûr, le résultat pourrait être bien plus prometteur (la révolution américaine, l'Europe de l'Est en 1989).
Certains processus historiques, quelle que soit la vitesse à laquelle ils ont été lancés, finiront par vaciller. Un dictateur qui n'a démontré aucun intérêt pour son peuple peut se montrer très doué pour s'accrocher à son pouvoir. Dans ces circonstances, les Occidentaux - principalement les Américains - insisteront inévitablement pour renverser le tyran par les armes.
Lorsque de telles situations se présentent, les politiciens devraient prendre une profonde respiration et se demander comment le tyran s'est retrouvé là en premier lieu. Lorsque les forces menées par les États-Unis ont renversé Saddam Hussein en 2003, trop peu d'efforts pour comprendre comment un paysan tyran a été capable de prendre le pouvoir et de le garder aussi longtemps ont été entrepris. Comment a-t-il manipulé les relations sunnites-chiites ? Comment a-t-il aussi bien réussi à gérer les complexités du système tribal irakien ?
Bien sûr, la terreur était la base de l'approche de Saddam, mais aussi une compréhension des processus social et de politique interne. Les États-Unis - aujourd'hui dans leur neuvième année d'un engagement qui leur a coûté plus d'un trillion de dollars, et la vie de milliers d'Irakiens et d'Américains - auraient mieux fait de comprendre ces processus avec la même minutie.
Cette leçon devrait certainement être prise en considération au moment où les États-Unis façonnent leur réponse face à l'émergence d'un nouveau - mais pas nécessairement démocratique - monde arabe.
© Project Syndicate, 2011.
Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats


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