Alors que le camp du 14 Mars est occupé à obtenir une mobilisation populaire maximale pour le grand rassemblement du 13, les efforts pour former un gouvernement sont au point mort. Si, au sein de la nouvelle majorité, des voix s'élèvent pour dénoncer la lenteur du processus de formation de ce gouvernement, d'autres, au contraire, estiment que la politique du Premier ministre désigné est justement de laisser passer la vague et de ne rien entreprendre à chaud. Autrement dit, Nagib Mikati aurait sciemment préféré éviter de former un gouvernement avant le 14 février et maintenant avant le 13 mars. D'abord, et en raison des pressions occidentales (et même internes) exercées sur lui, il voulait laisser toutes les chances à une éventuelle participation du 14 Mars au gouvernement. Le camp du 14 Mars a de son côté pris son temps pour répondre aux offres du président désigné, prenant un malin plaisir à faire traîner les choses. Mais il a fini,il y a une douzaine de jours, par opposer une fin de non-recevoir et par trancher en faveur de sa non-participation au gouvernement. On a cru alors que le gouvernement devrait voir le jour incessamment. Et pourtant, le processus fait du surplace, car à chaque fois que le climat semble favorable à une naissance rapide, un événement survient qui mélange de nouveau les cartes. C'est ainsi que l'affaire de la Banque libano-canadienne qui a risqué de déstabiliser le secteur bancaire dans son ensemble a éclaté, nécessitant l'intervention personnelle du gouverneur de la Banque centrale et son voyage à Washington pour régler la question et empêcher le secteur bancaire d'en pâtir. Cette affaire réglée, une autre est apparue avec les fuites, démenties par l'opposition, sur les réclamations du procureur Bellemare au sujet des empreintes digitales des 4 millions de Libanais et d'autres détails portant atteinte à leur vie privée. Selon des sources proches de Mikati, ce dernier préférerait attendre la fin de ces crises avant de former le gouvernement. S'il ne semble pas prêt à présenter sa démission, il ne veut pas non plus brûler les étapes et se trouver dès les premiers instants de la formation du gouvernement en situation de défense. Les mêmes sources affirment qu'après le rassemblement du 13 mars, qui cherchera à le pousser à quitter ses fonctions et qui placera le 14 Mars à l'apogée de sa popularité, la vague devrait se calmer et il sera plus facile d'agir à froid. D'autant que Mikati, qui a envoyé des émissaires dans les grandes capitales occidentales pour tâter le terrain là-bas, a très nettement compris qu'une véritable campagne de dénigrement était menée contre lui et contre le gouvernement qu'il compte former.
Sa politique est donc d'attendre que passe le gros de la tempête, pour ne pas agir en réaction, mais en pesant chaque pas accompli. Mikati a aussi un œil sur la scène sunnite et il ne souhaite pas braquer celle-ci d'autant que le Premier ministre chargé des affaires courantes Saad Hariri joue intensément sur la fibre sunnite et cherche à mettre en difficulté son successeur dans leur propre camp. Mikati pense ainsi qu'il mène une lutte de longue haleine et qu'il lui faut du souffle et de la patience, donc éviter toute précipitation et tout faux pas. Sa prudence est parfois jugée excessive par certaines parties au sein de la nouvelle majorité qui estiment qu'il regarde trop la scène sunnite et pas assez la scène nationale et qu'au moment de sa désignation pour former le gouvernement il bénéficiait d'un capital de surprise favorable qu'il aurait perdu aujourd'hui.
Mais, pour l'essentiel, la majorité dans son ensemble comprend la démarche de Mikati, en mesurant parfaitement l'ampleur des pressions auxquelles il est soumis. Tout ce qui se dit ainsi sur un « nœud aouniste » qui entraverait la formation du gouvernement serait donc de la poudre aux yeux, destiné à montrer, au moins médiatiquement, que le conflit est entre les membres d'un même camp, alors qu'en réalité, le contexte est autrement plus complexe. Des sources proches de la majorité précisent ainsi que « la rivalité entre le chef de l'État et le chef du CPL au sujet du ministère de l'Intérieur et d'autres portefeuilles éventuellement n'est pas insurmontable ». Les solutions pourraient être trouvées rapidement le jour où le moment de former le gouvernement sera venu. Pour l'instant, la question qui se pose est la suivante : vaut-il mieux pour le gouvernement d'être en fonction alors que l'opposition est à l'apogée de sa campagne ou bien serait-il préférable d'attendre après le 13 mars pour entamer des négociations sérieuses qui aboutiraient à la formation du gouvernement ?
Vaut-il mieux que ce soit le nouveau gouvernement qui traite avec les nouvelles revendications du procureur Bellemare ou serait-il préférable de laisser l'actuelle équipe se débrouiller avec ce nouveau problème ? La réponse du Premier ministre désigné semble être de privilégier l'attente. Le 14 mars sera sans doute un autre jour, avec une nouvelle approche et de nouveaux défis à relever.
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