« On lui fit un beau cheval de bois » (technique mixte, 200 x 200 cm, collection privée).
C'est que Fabian Cerredo, peintre argentin « dont l'appétit de vivre et de peindre était immense », raconte sa veuve Cécilia - de passage à Beyrouth pour le vernissage de cette exposition -, avait laissé éclater sa propre démesure dans la série de 50 tableaux qu'il avait consacrée au récit des aventures du géant de la littérature française.
« Ce peintre narratif - décédé en 2005 à l'âge de 47 ans - était rattaché au mouvement de la "Peinture cultivée" des années 1980, indique Emmanuel Daydé, historien d'art et commissaire de l'exposition. Il aimait traiter des grands mythes de l'humanité, par séries inspirées d'œuvres littéraires. Cerredo avait notamment consacré un ensemble de 200 tableaux au grand roman initiatique de Gabriel Garcia Marquez Cent ans de Solitude. Il avait également abordé, parmi d'autres séries, La Genèse et Candide de Voltaire, avant de s'atteler à ce roman d'éducation de la Renaissance, qui fût le tout premier roman écrit en français moderne, qu'est Gargantua.
Pour traduire en peintures ce roman « humaniste » célébrant, à travers la vie de famille idéale de géants débonnaires et gloutons imaginés par Rabelais, l'ouverture d'esprit et les instincts vitaux, Fabian Cerredo avait choisi d'en illustrer certaines phrases clés. « Il avait travaillé, en suivant le fil narratif du récit, indique Cécilia Cerredo, depuis la généalogie de Gargantua (la rencontre et l'amour paillard de ses parents Grandgousier et Gargamelle), sa naissance étrange (d'avoir mangé trop de tripes, sa mère l'enfanta par l'oreille !), les jeux de son enfance-adolescence, jusqu'à sa vie de jeune adulte. »
C'est ce fil conducteur que suit la scénographie de l'accrochage. Lequel procède à la reconstitution des quatre grands chapitres du roman de Rabelais au moyen d'une vingtaine d'huiles sur toiles et de quelques dessins accompagnés d'extraits du texte sur panneaux.
Énergie, densité et paillardise
Si les grandes peintures, réalisées à grands coups de pinceau goulu, de superpositions de touches denses et énergiques, d'éclaboussures de matière épaisse et de couleurs rutilantes, mettent en scène, avec une joyeuse paillardise, jeux, ébats, festins et autres gargantuesques plaisirs des sens, les dessins (lavis et encre) sont eux d'un style plus rapide et elliptique. Exécutés en préliminaire des toiles, ils comptent notamment une impressionnante représentation d'un banquet de 14 mètres de long, jamais sorti de l'atelier du peintre jusqu'à ce jour. Imprégné, comme toujours chez Cerredo, de réalisme magique, « cette esthétique propre à l'Amérique latine », comme le rappelle le commissaire de l'exposition.
À souligner que, dans cet accrochage, les toiles et leur support littéraire sont à équidistance. L'idée étant justement d'exalter les deux, autant la fantaisie du verbe rabelaisien que la réinvention picturale qu'en fait jaillir Cerredo - « qui ne fait pas ici œuvre d'illustrateur, mais recrée visuellement le roman », souligne Emmanuel Daydé. Dont il faut lire le très instructif texte du catalogue qui accompagne l'exposition et met l'accent sur la concordance de ton et d'esprit entre François Rabelais et Fabien Cerredo.
Comme une illustration parfaite d'une sorte de francophonie géante, festive et décomplexée.
*Jusqu'au 1er avril, à la villa Audi, avenue Charles Malek, Achrafieh. Horaires d'ouverture : du lundi au vendredi, de 10h00 à 18h00.

