Un manifestant bahreïni prenant en photo les traces d’une balle dans l’une des rues de Manama. Caren Firouz/Reuters
« Les réseaux sociaux nous permettent de mieux comprendre le pouvoir politique et culturel de la jeunesse arabe qui est en train d'émerger », explique Joe Khalil, expert en communication et professeur à l'université Northwestern, au Qatar. « Prenez l'exemple de Twitter, précise-t-il. Les jeunes ont réussi à exprimer sans crainte leurs demandes en quelques mots seulement : "À bas le régime" ou "Dégage !" ».
Selon l'expert, qui était de passage à Beyrouth jeudi dernier pour une conférence sur le sujet à l'AUB, les réseaux sociaux « ont réussi à unir une jeunesse arabe qui est pourtant loin d'être homogène, surpassant ainsi les frontières géographiques, religieuses, culturelles et économiques ». « Ces outils ont permis aux jeunes dans le monde arabe de développer leur propre identité », affirme M. Khalil. « Ils ont réussi à briser les stéréotypes qui les dépeignaient comme des personnes inactives, nonchalantes et apolitisées », note-t-il encore, en précisant toutefois qu'il est encore « trop tôt pour tirer les conclusions de ces mouvements populaires ».
Des outils difficilement contrôlables
Même si l'influence précise des médias sociaux dans les changements de régime en Tunisie et en Égypte et les soulèvements en cours en Algérie, à Bahreïn, en Iran, en Jordanie, en Libye, au Maroc et au Yémen est difficile à évaluer, le fait est que le président égyptien Hosni Moubarak et le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi ont jugé bon de geler les communications Internet pour se protéger. Mais selon M. Khalil, « la communication moderne ne se limite pas à quelques "posts" sur Twitter ou Facebook ». « Les outils d'expression sont tellement variés et accessibles - comme les téléphones portables, les caméras ou même les graffitis - qu'ils deviennent très difficilement contrôlables », précise l'expert en communication. « En Égypte, rappelle-t-il, le blocage de l'Internet n'a fait que pousser un plus grand de manifestants vers la place Tahrir. »
Micah Sifry, cofondateur d'un blog sur la politique et la technologie, techPresident, affirmait dans un récent article que les réseaux téléphoniques sont bien plus importants que les réseaux Internet au Moyen-Orient. Selon les dernières données du ministère égyptien de la Communication, 70 millions de personnes possèdent un téléphone portable dans le pays, soit plus de 87 % de la population.
Pour Alec Ross, conseiller de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton pour l'Innovation, les médias sociaux ont joué « un rôle important » au Caire et à Tunis, mais, pour autant, « la technologie n'a pas créé les mouvements de protestation ». Même si un cadre égyptien de Google, Wael Ghonim, a été l'un des initiateurs du mouvement ayant conduit au renversement de Moubarak avec une page Facebook, « il ne s'agit pas de révolutions Facebook ni de révolutions Twitter », martèle M. Ross dans un entretien à l'AFP. « La technologie a servi d'accélérateur », ajoute-t-il. « Un mouvement qui, par le passé, aurait pris des mois ou des années a été comprimé en un laps de temps bien plus court. » En Égypte en particulier, les réseaux sociaux ont permis de rassembler des gens issus de divers milieux : « Après être entrés en contact en ligne, ils avaient plus de chances de se retrouver » dans la vraie vie, selon M. Ross qui note aussi que « l'absence de leaders reconnus reflète l'influence des technologies ».
Nouveaux médias vs médias traditionnels
« Le pouvoir des médias sociaux a dépassé toutes les attentes », assure de son côté Joe Khalil. « Comme l'ont démontré les soulèvements régionaux, ces outils ont permis aux jeunes internautes arabes d'être tout aussi influents que l'élite politique ou les médias traditionnels », ajoute-t-il. Selon l'expert, « c'est précisément ce constat qui a poussé plusieurs chaînes de télévision arabes à revoir leur relation avec les gouvernements touchés par la révolte, en dépit de l'intérêt politico-économique qu'elles risquaient de perdre ». « Ça a été le cas de plusieurs chaînes égyptiennes qui, pour assurer leur survie, ont préféré rompre avec le régime Moubarak avant sa chute », précise encore M. Khalil.
Les réseaux sociaux ont aussi permis au monde de suivre l'évolution de la situation dans les pays touchés par les troubles, minute par minute. Déjouant les coupures de réseaux Internet et téléphoniques, de jeunes manifestants informaient les médias qui diffusaient ensuite les images et les vidéos amateurs postées sur Youtube.
Sur son blog, Riyaad Minty, responsable du service des médias sociaux sur al-Jazira, souligne « l'importance de Facebook pour les journalistes puisqu'il leur permet de suivre activement les révoltes et la situation sur le terrain ». Il affirme également que les réseaux sociaux ont permis à al-Jazira d'être « à la pointe de l'actualité ». « Facebook et Twitter nous permettent de prévoir à l'avance quand et où auront lieu les prochaines manifestations, précise M. Minty. Ils nous permettent également de trouver facilement des contacts pour intervenir en direct à l'antenne et discuter avec les journalistes ».
L'information, le plus vite possible
Les réseaux sociaux ont même fait leur entrée dans les radios. Andy Carvin, « stratège des médias sociaux » sur la radio publique américaine NPR (National Public Radio), se fait systématiquement l'écho sur Twitter des messages envoyés par les témoins des troubles pour raconter les événements, fournissant un nouveau type de travail journalistique. « Souvent, ce que j'entends (des témoins anonymes s'exprimant sur Twitter) semble refléter ce que disent les gens publiquement (...), et puis en général, quelques heures plus tard, les sources des médias classiques disent à peu près la même chose. Donc, jusqu'à présent, c'est assez fiable », estimait M. Carvin lors d'une émission diffusée lundi dernier sur NPR. « Il faut vraiment prendre certaines choses avec prudence, mais en même temps se rendre compte que (les internautes) font de leur mieux. Ils ne sont pas des journalistes professionnels, ils essaient juste de faire sortir l'information le plus vite possible », ajoutait M. Carvin.
Les jeunes, des faiseurs d'actualité
Longtemps marginalisés et écartés de la scène politique, les jeunes dans le monde arabe ont trouvé dans les nouvelles technologies un moyen de faire entendre leur voix dans le monde entier. « Grâce à ces outils de communication, les jeunes ne sont plus de simples spectateurs, ils sont devenus des faiseurs d'actualité, affirme Joe Khalil. Ils possèdent désormais le pouvoir de communiquer entre eux des sons, des textes et des images, d'échanger de l'information, de la redistribuer, de la mélanger à d'autres documents, de réaliser leurs propres photos ou vidéos et de les diffuser sur la Toile. Après avoir goûté à la liberté virtuelle, ils ont tout simplement voulu la revendiquer sur le terrain, dans la vraie vie. »

