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Moyen Orient et Monde - Le Point

Et maintenant ?...

Pour un peu, on réentendrait la ritournelle d'un siècle pas si lointain, quand les nostalgiques de l'ère impérialiste de papa - Ah ! C'était quand même autre chose, les confettis d'autrefois... - s'en allaient répétant : « Nous avons décolonisé trop vite », au vu de l'incroyable désordre né après leur départ. Et pourtant, un éminent journaliste américain rappelait récemment à ses concitoyens qu'il avait fallu attendre six ans après la fin de la guerre d'indépendance pour voir un président installé au pouvoir. Et encore, ajoutait-il, « nous avons frôlé la sécession dans les années 1860 ». On pourrait aussi remonter plus loin, aux années qui ont suivi la Révolution de 1789 pour constater que le « magnifique désordre » succédant à un grand mouvement de foule tarde souvent à se dissiper.
Que l'on se souvienne : l'argument a été maintes fois servi par les oppresseurs, couplé au refrain : « C'est moi ou le chaos », quand ce n'était pas : « C'est moi ou el-Qaëda. » Plus malin, Saddam Hussein répétait à ses visiteurs yankees : « Si vous choisissez de m'abattre, dites-vous bien qu'il vous faudra au moins cinq tyrans pour contrôler l'Irak. » Peut-être avait-il raison ; peut-être que la Tunisie en est encore à chercher sa voie et l'Égypte la sienne ; peut-être que le Yémen demain, Bahreïn après-demain et la Libye déjà fonceront à grandes enjambées, s'ils n'ont commencé déjà à le faire, vers un tunnel dont nul encore ne voit le bout. Fallait-il pour autant ne rien tenter pour rattraper en marche le train de la démocratie, rester en gare quand tant d'autres pays se démènent pour enfin accéder à la denrée la plus précieuse après le pain : la liberté ? On n'apprend pas à nager en restant au bord de la piscine, répétait-on autrefois. Et on n'entre pas dans le XXIe siècle en continuant à lui tourner le dos, ployant sous le triple faix de la pauvreté, de l'analphabétisme et de la crainte qu'inspirent les moukhabarat.
Il est désormais établi que l'explosion en chaîne à laquelle on assiste depuis des semaines dans cette partie du monde n'est pas un simple résultat de la croisade entreprise par George W. Bush et les néoconservateurs au lendemain du 11-Septembre. Certes, au 43e président des États-Unis revient le mérite d'avoir allumé la mèche, mais la bombe était déjà en place, prête à exploser. Mieux, et l'Occident le sait depuis deux siècles : le développement représente le chemin le plus sûr conduisant à la démocratie. Encore faudrait-il que le premier s'accompagne de la création d'emplois et que la seconde dispose de guides. Au lieu de quoi on constate ces jours-ci qu'il est dangereusement court le chemin qui mène de l'université au chômage et combien cruellement se fait sentir l'absence de leaders.
La Tunisie tâtonne encore, quarante-cinq jours après la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, incapable de secouer la poussière amassée au fil des ans. L'Égypte hésite entre un civil (Mohammad el-Baradei ? Amr Moussa ?) et un mouchir ou un général. La poire yéménite finira sans doute coupée en deux, comme au bon vieux temps où coexistaient plutôt mal que bien un Nord et un Sud. Quant à Bahreïn, il se doterait d'une monarchie constitutionnelle et d'un gouvernement élu par le peuple - composé à 70 pour cent de chiites - que cela n'étonnera personne. Reste cette Libye riche d'un pétrole convoité par des économies mondiales insatiables et... par une bonne dizaine de tribus qu'aucun ciment n'unit. Que dira-t-on sous peu de la Jordanie, de la Syrie, de l'Algérie, de l'Iran ?
De quoi demain sera fait, nul ne peut le prédire, ce qui au fond est parfaitement normal étant donné l'épais brouillard dans lequel est plongée la région. Ce qui est autrement plus grave, c'est que nul non plus n'est capable de mettre un nom sur les hommes qui le feront. Tout à leurs calculs internes, les anciens suzerains avouent leur incapacité à imprimer leur marque sur le cours des événements, encore moins à nommer de féaux sujets comme au bon vieux temps de la canonnière et des corps expéditionnaires. Leur attention aurait plutôt tendance à se focaliser sur leur approvisionnement en pétrole, menacé par les soubresauts actuels. On les comprend : pour peu que le prix de l'or noir vienne à augmenter de 10 pour cent, l'économie américaine perdrait 270 000 emplois et 100 milliards de dollars par an pour un relèvement d'un dollar à la pompe.
Abandonnés à eux-mêmes, sans relève assurée, en proie aux pires doutes, avec une rue qui continue de s'agiter et des voisins qui croient leur heure venue, certains pays de la région s'obstinent à croire qu'ils avancent, malgré tout. Ils ont raison. On ne dira jamais assez à quel point l'histoire des peuples est faite, tout comme la marche, de chutes interrompues.
Pour un peu, on réentendrait la ritournelle d'un siècle pas si lointain, quand les nostalgiques de l'ère impérialiste de papa - Ah ! C'était quand même autre chose, les confettis d'autrefois... - s'en allaient répétant : « Nous avons décolonisé trop vite », au vu de l'incroyable désordre né après leur départ. Et pourtant, un éminent journaliste américain rappelait récemment à ses concitoyens qu'il avait fallu attendre six ans après la fin de la guerre d'indépendance pour voir un président installé au pouvoir. Et encore, ajoutait-il, « nous avons frôlé la sécession dans les années 1860 ». On pourrait aussi remonter plus loin, aux années qui ont suivi la Révolution de 1789 pour constater que le « magnifique désordre » succédant à un grand mouvement de foule tarde souvent à se dissiper.Que l'on...
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