Voici des sociétés que l'on se complaisait à croire noyées à jamais dans une sorte de glacis politique, culturel, intellectuel et moral, où l'unique combat était celui de la torpeur contre l'agitation intégriste, les voici donc donner soudain naissance à des mouvements de libération à l'ampleur insoupçonnée.
Or ces mouvements se sont mis en marche à l'heure précise où le Liban, éternel donneur de leçons en la matière, est menacé de regagner son propre glacis.
Certes, ce qui se passe aujourd'hui dans le monde arabe n'est qu'un début. Sur les chemins de la liberté et de la démocratie, de longs errements sont non seulement possibles, mais aussi très probables. Pourtant, il est parfaitement clair que la région ne ressemble plus à ce qu'elle était encore il y a quelques semaines. Quelque chose de fondamental a changé. C'est d'ailleurs ce qui explique l'embarras manifesté par la planète entière - et pas seulement en Occident - à l'égard de ces mouvements, la soudaineté du phénomène ne facilitant pas la levée de l'incrédulité chez les autres ou, pour le moins, de leurs doutes.
Heureusement qu'il y a le pétrole - et Israël - pour aider les esprits paresseux à retrouver, comme toujours, leurs réponses faciles dès lors qu'il s'agit d'une question touchant le monde arabe.
D'emblée, un constat s'impose : pour la première fois dans l'histoire contemporaine des États arabes, un mouvement de révolte prend corps sur autre chose que les intérêts d'une caste militaire et, surtout, les idéologies de partis uniques. On n'est plus à l'ère où Alcazar renversait Tapioca et l'on a relégué aux oubliettes les éructations nationalistes - qu'elles soient lyriques, à la Nasser, ombrageuses, à la Hafez el-Assad, ou proprement surréalistes, à la Kadhafi.
Que d'indésirables trublions puissent prendre le train en marche, cela reste bien évidemment une possibilité. Il n'empêche que, pour le moment, une autre agréable certitude s'impose : Ben Laden lui-même et, davantage encore, l'ex-médecin égyptien qui lui sert de second ne doivent pas être le moins surpris par la tournure qu'ont prise les événements. Ce que leur haine, leurs excités de disciples et leurs bombes humaines n'ont pu réaliser, des poignées de jeunes, armés uniquement de leur amour pour la liberté et de quelques moyens de communication modernes, y sont parvenus.
Mais revenons au Liban où une tâche urgente nous appelle : descendre quelque peu de nos hauteurs, réviser nos préjugés sur le monde arabe, que nous supposions hier encore totalement inapte à la démocratie, et, s'agissant de celle-ci, nous demander ce que nous avons fait de la nôtre.
Il paraît évident que le contexte de l'État libanais est, jusqu'ici, contraire à celui de l'ensemble des États arabes, qu'il s'agisse des autocraties monarchiques ou des dictatures militaro-nationalistes. Là, le gouvernant écrase ou écrasait tout le monde sous son pouvoir ; ici, c'est tout le monde qui écrase le pouvoir.
Bien avant les révoltes arabes d'aujourd'hui, la révolution du Cèdre avait posé les jalons d'une liberté moderne s'articulant autour d'un État organisé, mais la contre-révolution s'est efforcée, depuis, de reprendre le dessus, par tous les moyens. L'ironie du hasard, c'est que cette contre-révolution libanaise a marqué un point important au moment même où la jeunesse arabe descendait dans la rue.
Mais le plus ironique, c'est que tout en réussissant son coup, consistant tout simplement à redonner à la dictature voisine un semblant de majorité parlementaire au Liban, la contre-révolution a eu l'audace de s'identifier aux mouvements de révolte arabe. C'est un comble !
Le caméléon de la politique libanaise l'a bien dit en retournant sa veste : c'est vers Damas qu'il regarde désormais (pour combien de temps ?), pas vers Rabieh ! S'il faut, à présent, constater que lorsque Damas gagne une bataille au Liban, c'est Rabieh qui triomphe, alors il n'est que temps de tirer des conclusions...
Et que dire du parti-État qui, lié à l'une des tyrannies les plus obscurantistes du monde, celle qui appelle aujourd'hui son peuple à « haïr » ses opposants, ose se faire le chantre de la révolte arabe en la détournant de ses fondements et en lui attribuant artificiellement ses propres préjugés idéologiques ?
Mais que dire aussi des silences embarrassés des ténors du 14 Mars, à peine entamés ici et là par quelques insuffisantes observations, à l'égard de ce qui se passe dans le monde arabe ? Ce n'est guère la politique extérieure, et encore moins libanaise, de Hosni Moubarak que le peuple égyptien a voulu stigmatiser, que l'on sache !
Se montrer digne de la révolution du Cèdre, de la vraie vocation du Liban, c'est prendre, à notre mesure, la tête de la fièvre libérale naissante dans le monde arabe. Pour une fois que les autres commencent à nous ressembler, allons-nous chercher, de notre côté, à ressembler à ce qu'ils étaient ?

