Pour la première fois dans la vie contemporaine de cette partie du monde, le peuple descendait dans la rue non pas pour hurler à pleins poumons sa fidélité au chef, non pas pour vouer aux gémonies le Grand Satan, mais pour prendre en main ses destinées et s'enivrer sur la place publique du doux parfum de la liberté. N'en déplaise aux néocons encore présents à Washington, ce n'est pas l'Irak qui a servi de modèle aux révoltés du Midane el-Tahrir, avec son trop long cortège de mensonges sur les armes de destruction massive, d'abus et de morts. Non, le mouvement cette fois est venu de l'intérieur ; il a été spontané, violent et par là même irrésistible. C'est pourquoi il a pris de court la grande Amérique, dont la diplomatie a commencé par bafouiller des jours durant avant de céder aux injonctions du président.
C'est vrai pour l'Égypte, ça l'est moins pour les autres foyers d'incendie qui sont en train de s'allumer et qui revêtent une forme différente dans chacun des pays concernés. Sur la place de la Perle, à Manama, la royauté ne semble pas menacée - à tout le moins pas encore -, malgré la Journée de la rage décrétée sur l'Internet par des milliers de manifestants. Mais les concessions, plutôt timides, approuvées par cheikh Hamad ben Issa al-Khalifa ne sauraient calmer la colère populaire, attisée par une opposition chiite qui se défend par ailleurs d'ambitionner l'instauration d'une wilayet el-faqih à l'iranienne. C'est tout juste si cheikh Ali Salmane réclame « une véritable monarchie constitutionnelle » ainsi que l'élection par le peuple du chef du gouvernement. Il y a là de quoi faire passer quelques nuits blanches à une Amérique dont la Ve Flotte - chargée de contrôler le trafic maritime dans le golfe Persique, la mer Rouge et la côte est-africaine jusqu'au Kenya - mouille dans les eaux bahreïnies. Autre détail qui n'en revêt pas moins, lui aussi, une relative importance : la capitale est la destination de nombreux Saoudiens désireux de jouir des attraits qu'elle offre.
À l'autre bout de la carte régionale, la Libye émerge enfin d'un sommeil que l'on avait fini par croire sans fin. Quarante-deux ans après la chute de la maison des Senoussi grâce à un coup d'État conduit par un jeune colonel nommé Mouammar Kadhafi, les choses commencent à bouger. À Benghazi, des manifestants ont envahi il y a quarante-huit heures la place publique en scandant des slogans hostiles au régime. Des contre-manifestants ont riposté, aux cris de « À bas al-Jazira », ce qui en dit long sure l'impact de la chaîne. Auparavant, des groupes d'hommes avaient occupé des maisons en construction, saccageant les bureaux de promoteurs immobiliers et réclamant des changements radicaux. Le « grand leader », dit-on, serait disposé à passer la main... à l'un de ses trois fils si seulement ils pouvaient se mettre d'accord. Las ! Seif el-Islam le réformiste s'entend très mal avec Mo'tassem et encore moins avec Khamis, deux « durs », le premier autoproclamé conseiller pour la Sécurité nationale, le second commandant d'une 32e Brigade parfaitement équipée et entraînée, tous deux imperméables à une modification du statu quo actuel. Le quatrième fils, Hannibal, s'est lui-même placé sur la touche en raison d'une fâcheuse tendance à abuser de l'alcool, des rencontres de passage et de la violence conjugale. Signe précurseur de ce qui attend peut-être le pays : le « akh » (frère) Mouammar a vu d'un très mauvais œil la chute de son voisin égyptien, déplorant la hâte mise par le peuple à s'en débarrasser quand six mois à peine le séparaient de la retraite.
L'antique Arabia Felix, de par sa texture tribale, sa situation géographique, ses problèmes, représente un cas très peu comparable à celui de ses lointains voisins. Le chômage y est présent, oui, et aussi un compréhensible besoin d'accès au XXIe siècle, après deux millénaires de réclusion. En outre, cette république, il ne faut pas l'oublier, est née de la fusion de l'ancien territoire de Aden avec le Yémen et Ali Abdallah Saleh pourrait jouer longtemps encore sur les conflits entre les deux ex-entités.
La vérité est que, depuis le 14 janvier, date de la fuite de Ben Ali, le monde arabe vit sur un volcan qui gronde au rythme des messages sur les téléphones portables et les écrans des ordinateurs. Et il est clair que nul encore n'a trouvé de parade à ces armes de révolution massive.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef