Fiers d'une armée qui a fait preuve de retenue face à la foule, à l'inverse de la police détestée, les Égyptiens retrouvent les accents de l'époque de Nasser, dont ils regrettent toujours le panache malgré le régime de fer qu'il avait instauré. Gamal Abdel Nasser, leader du « mouvement des officiers libres » qui a renversé la monarchie en 1952, a accédé à la présidence en juin 1956. Grande figure du panarabisme et du tiers-mondisme, pionnier du mouvement des non-alignés, il a fait trembler le monde en nationalisant le canal de Suez, cogéré par la Grande-Bretagne et la France, à l'été 1956. La piteuse tentative d'intervention militaire franco-britannique pour le récupérer n'a fait que hausser le prestige de Nasser aux yeux des Égyptiens et du tiers-monde. La déroute de la guerre des « Six-Jours » face à Israël en 1967 et l'instauration d'un régime policier n'ont pas entaché la nostalgie pour cette époque flamboyante. Les obsèques de Nasser en septembre 1970 ont drainé des millions de personnes dans les rues du Caire, dans une ambiance hystérique.
Ses successeurs, tout en maintenant un régime autocratique, ont pris des options très différentes : la paix avec Israël, l'ancrage dans le camp proaméricain, l'ouverture économique. Mais ni Anouar Sadate, assassiné en 1981 par des islamistes, ni Hosni Moubarak, issus eux aussi de l'appareil militaire, ne sont parvenus à effacer le souvenir de Nasser dans l'opinion égyptienne. « À l'époque de Nasser, il n'y avait pas de démocratie, mais le pouvoir ne spoliait pas le peuple et le peuple aimait Nasser. Il n'y avait pas de corruption et nous étions fiers d'être égyptiens », affirme Ahmad el-Nashar, dont le père, cadre communiste, a pourtant fait de la prison à cette époque. Peu importe que l'homme fort actuel, le maréchal Mohammad Hussein Tantaoui, chef du Conseil suprême des forces armées, 75 ans, soit un ancien pilier du système Moubarak, et que les promesses de démocratie soient balbutiantes. « Il s'agit de la première révolution populaire en Égypte depuis les pharaons. La révolution nassérienne était en fait une révolution militaire », affirme-t-il.


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