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Moyen Orient et Monde - Le Point

Les alliés encombrants

À l'image du caméléon qui, placé sur un patchwork, s'affole, la politique américaine au Proche-Orient s'efforce, à coups de sauts de cabri, de coller tant bien que mal à l'événement. Alors que les manifestants commençaient à déferler sur Midane al-Tahrir, le vice-président Joe Biden en était encore à qualifier Hosni Moubarak d'« allié » (un certificat mérité, à ses yeux, mais combien mal venu), Hillary Clinton à juger stable le régime et Barack Obama lui-même à servir à ses concitoyens de ces jugements alambiqués dont il a le secret avant de parler d'une « transition dans l'ordre » (orderly transition) puis, dans un entretien téléphonique avec le raïs, d'insister pour un changement de garde « immédiat, significatif et pacifique ».
Il est aisé pour ses détracteurs d'accabler Washington tout comme il est important de comprendre la difficulté pour l'administration démocrate de réussir cette contorsion : endosser le désir de changement exprimé par le peuple égyptien sans pour autant renier l'allié de trente ans, que l'on noie sous une manne annuelle de 1,5 milliard de dollars et une impressionnante panoplie militaire. D'où le curieux itinéraire suivi dans la capitale fédérale, surprise par la révolution qui a éclaté le 25 janvier, tout comme elle paraît l'être à chaque fois que se produit un événement majeur dans le monde. Les Américains font valoir - à juste raison, estiment-ils - qu'ils ne sauraient tourner le dos à leur protégé sans hypothéquer l'avenir de leurs relations avec d'autres capitales régionales - Amman et Riyad, pour ne citer qu'elles - et, par là, gravement endommager leur crédit dans le monde.
C'est ainsi que depuis deux semaines, le leitmotiv demeure inchangé, à peu de chose près. Avec tout de même de sérieux couacs par moments. Tel celui provoqué par Frank Wisner, ancien ambassadeur en Égypte, ce diplomate de carrière a servi, trente-six ans durant, sous huit présidents avant de rejoindre en mars 2009 l'étude d'avocats Patton Boggs. Ses attaches avec l'actuel régime égyptien (milieux d'affaires, caste militaire, le président lui-même) ne constituent pas un mystère. Est-ce précisément pour cette raison que le département d'État l'a choisi pour une mission au Caire ? Auquel cas, le conflit d'intérêts aurait dû paraître évident. À quoi s'est ajouté ce qu'il est convenu d'appeler, depuis, le scandale de Munich. Présent dans la grande métropole allemande, où il devait prendre la parole à l'occasion d'une conférence sur la sécurité tenue, Wisner s'est prononcé pour le maintien en place du chef de l'État égyptien, lequel devrait initier lui-même, selon lui, les changements réclamés. Face à la volée de critiques émanant de partout, Hillary Clinton a dû désavouer son représentant, « qui parlait à titre personnel », a tenu à préciser son porte-parole, Philip J. Crowley.
Côté républicain, il serait difficile de juger que s'est amorcé en douceur le virage, à supposer que virage il y ait eu. C'est d'abord un ressuscité, Dick Cheney, qui est monté au front. L'ancien vice-président a commencé par faire un éloge prononcé du raïs (« un brave homme, un bon ami et un allié ») avant de se laisser aller à cette confidence : « Avec le temps, le poids de la charge devient difficile à assumer. » Elliott Abrams s'est montré, lui, moins discret. L'ex-conseiller en matière de sécurité de Bush, et avant celui-ci de Ronald Reagan, a fini par admettre, dans un article retentissant du Washington Post, que « les dictatures ne sont jamais véritablement stables » et que « les régimes qui empêchent l'implémentation d'une politique modérée font le lit de l'extrémisme ». Il y a lieu, à ce propos, de rappeler qu'à chaque fois qu'un émissaire débarquait dans la capitale égyptienne, il avait droit à un exposé détaillé sur le précédent iranien de 1979, quand les USA avaient lâché le chah, ouvrant grande la voie devant l'ayatollah Khomeyni.
On voit bien dans tout cela qu'une autocratie est incapable de mener à bien d'indispensables réformes sans se mettre elle-même en danger ; qu'idéalisme ne rime pas inévitablement avec réalisme ; enfin qu'il est malaisé d'allier fidélité en amitié et nécessité de changement, surtout quand les alliances se placent sous le signe d'un prêté pour un rendu. Il y a peu, WikiLeaks révélait que, pour Le Caire, l'aide US représente « une compensation immuable » (untouchable compensation) pour la conclusion de la paix avec Israël et pour l'utilisation du canal de Suez et de l'espace aérien égyptien par les forces armées américaines.
Des services aussi insignes, il faut croire qu'ils valent la peine de fermer les yeux sur quelques évidences criantes : une Égypte classée 138e (sur un total de 167) pour la démocratie, 98e (sur 178) en matière de corruption, 130e (sur 196) pour ce qui est de la liberté d'expression. Gageons qu'ils pèseront de quelque poids, sous peu, quand, à la Maison-Blanche, viendra l'heure de faire les comptes.
À l'image du caméléon qui, placé sur un patchwork, s'affole, la politique américaine au Proche-Orient s'efforce, à coups de sauts de cabri, de coller tant bien que mal à l'événement. Alors que les manifestants commençaient à déferler sur Midane al-Tahrir, le vice-président Joe Biden en était encore à qualifier Hosni Moubarak d'« allié » (un certificat mérité, à ses yeux, mais combien mal venu), Hillary Clinton à juger stable le régime et Barack Obama lui-même à servir à ses concitoyens de ces jugements alambiqués dont il a le secret avant de parler d'une « transition dans l'ordre » (orderly transition) puis, dans un entretien téléphonique avec le raïs, d'insister pour un changement de garde « immédiat, significatif et pacifique ».Il est aisé pour ses détracteurs d'accabler Washington tout comme...
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