Sur la place el-Tahrir au Caire, un barbier improvisé. Dylan Martinez/Reuters
Dans la rue, des groupes de personnes avancent d'un pas décidé. Retour sur la rue Falaki. Mais à l'autre bout cette fois. Encore des voitures calcinées. Elles n'étaient pas là il y a trois jours. Rue Ahmad Mahmoud. Les vitrines des cafés Cilantro, Costa ou Beanos sont défoncées. La rue est jonchée de pierres et de bris de verre. Spectacle de désolation. Plus haut dans la rue, ce sont les fast-food qui ont morflé. McDonalds, Kentucky et Pizza Hut ne sont plus qu'un trou noir.
Nouvelle barricade. Un amas de plaques de tôle, de barres de fer, de pieds de table et de portes est érigé sur la largeur de la rue. Première vérification de papiers. Derrière la barricade, des hommes sont alignés. Certains portent des bandages à la tête ou aux mains. Souvenirs des batailles de mercredi et jeudi contre les baltaguis, les voyous. L'air déterminé, ils accueillent les arrivants avec le sourire de celui qui est convaincu d'accomplir une mission d'importance. Ils sont prêts à repousser toute attaque des baltaguis. Derrière chacun d'entre eux, se trouve un amas de pierres qui ne sont en fait que des pavés concassés.
Soudain, un jeune homme se met à courir et se réfugie dans une petite librairie, seul magasin ouvert. « Toi tu me connais, dit-il au propriétaire, ils veulent m'attraper, dis-leur que tu me connais ! ». Un autre jeune homme le suit, furieux. « Dégage d'ici, baltagui ! » lui lance-t-il.
Le service d'ordre de la place el-Tahrir prie les gens de passer à la fouille corporelle. À la femme en niqab qui s'apprête à me fouiller, je lance : « J'espère que tu es bien une femme. » Remarque impensable il y a deux semaines. Elle éclate de rire. Quelques mètres plus loin, nouvelle fouille. « Toi au moins il n'y a pas de risques, tu es bien une femme », dis-je à une jolie femme blonde en jeans. « Regarde ma longue queue de cheval et toutes ces formes », répond-elle en montrant sa poitrine généreuse. Éclat de rire général.
Sur la place
Enfin sur la place. El-Tahrir porte les stigmates des batailles des jours passés. Les trottoirs sont défoncés, les hommes arborent des bandages. Souvent à la tête. Certains, pour se protéger, portent désormais des casques d'ouvrier. D'autres, de simples boîtes en carton.
El-Tahrir est devenu un monde à part. Une Égypte, à quelques mètres seulement d'une autre Égypte. Sur la place, les clivages tombent. Barbus, laïcs, voilées ou non, chrétiens, musulmans ou autres, riches, pauvres, femmes, hommes. Ils sont tous mélangés.
Sur la place, une vie s'est organisée, qui repose sur le système D. Pour recharger leur téléphone portable, les manifestants utilisent une multiprise branchée à un lampadaire. Les toilettes, ce sont celles des fast-food éventrés ou celles des immeubles voisins. Pour manger, on compte sur la solidarité.
« Regardez, regardez, voilà les sandwiches Kentucky ! » crie un jeune blessé à la tête en exhibant son sandwich de foul. La propagande officielle n'a cessé d'accuser les manifestants d'être financés par des agents étrangers qui leur fournissent, notamment, des sandwiches Kentucky Fried Chicken. « Voici les 100 euros que j'ai empochés pour faire la révolution », lance un autre militant en montrant un bout de carton sur lequel est écrit 100 EU (euros).
L'imagination au pouvoir
Sur la place de la Libération, l'imagination est aussi au pouvoir. Un monsieur, à l'air fier et sérieux, se laisse photographier, une pancarte en forme de carnet scolaire à la main. On y lit : « Santé 0, économie 0, chômage 0, éducation 0, agriculture 0... Résultat : l'élève a échoué et n'a pas droit de redoubler. »
« Les Égyptiens ont retrouvé leur humour légendaire », se réjouit une sociologue. Un homme portant son enfant sur les épaules tient une pancarte : « Pars ! J'ai mal aux épaules. » Une jeune femme arborant une dense chevelure a écrit : « Active ! Je dois aller chez le coiffeur ! » D'autres ont écrit leur message en hiéroglyphes, en espérant que comme ça, « peut-être qu'il comprendra ». Autre slogan : « Le peuple + la liberté - Un = une vie stable. »« Il », « Un »... Moubarak, cible unique.
Mais au-delà de l'humour, la ville est sujette à la peur et à la suspicion. Surtout envers les étrangers. « Il y a deux jours, les voisins de mon immeuble sont montés chez le Français qui habite ici depuis quatre mois. L'ayant vu recevoir deux compatriotes le matin, puis descendre avec eux pour faire un tour, ses voisins, suspicieux, sont venus lui demander la raison de son séjour en Égypte. Ils lui ont demandé son passeport aussi, l'on feuilleté et, remarquant qu'il portait des visas d'autres pays, lui ont demandé pourquoi il voyageait tant. Quand ils ont su qu'il était professeur dans une école égyptienne, ils ont tenu à voir son contrat de travail. Cela a duré une heure, un interrogatoire digne de flics ! Puis, ils ont décidé de le remettre aux autorités ! J'ai dû m'interposer. C'était du délire de la part de gens qui d'habitude sont gentils et affables », raconte une habitante de l'immeuble en question.
Suspicion à l'égard de l'étranger à l'Égypte, suspicion à l'égard de l'étranger à un quartier qui, même s'il est égyptien, risque de passer un mauvais quart d'heure si les comités de surveillance de quartier considèrent qu'il n'est « pas en règle ». L'autre visage du pays, alors que les autorités font tout pour un retour à la normale.
Vies parallèles
Le Caire, théâtre d'une Égypte à deux vitesses, comme deux vies parallèles. Celle d'un certain retour à la normalité. Magasins et marchés rouvrent. Pas de manque apparent de produits. Celle qui soutient tractations et négociations. Et celle qui poursuit le combat, qui veut en finir vraiment avec le passé. « Allahou Akbar, al-saoura tekbar ! » ( Dieu est Grand, la révolution grandit), scandent les manifestants d'el-Tahrir alignés sur deux rangées pour accueillir les nouveaux arrivants qui viennent du pont Kasr el- Nil sur lequel s'agglutinent chaque jour des milliers de personnes. « Nous chantons pour les encourager à supporter la longue attente devant l'entrée où l'armée et les comités d'ordre procèdent aux vérifications. Qu'ils continuent leurs tractations là-haut, nous, nous ne bougerons pas tant que le régime est toujours là ! »dit l'un des manifestants.
Les nouveaux venus, souvent munis de sacs de nourriture, de couvertures et de cartons, entrent sur la place sous les applaudissements et les hourras. « Les gens recommencent à sortir de chez eux, ils retournent au travail. Mais pour moi, cette Égypte ressemble à un corps réanimé par un cœur artificiel. Car le vrai cœur est là », lance la femme distinguée en entrant, équipée de tout un attirail de nettoyage, sur el-Tahrir.


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