Mais ce qu'ils veulent par-dessus tout, c'est que cesse la hogra. Hogra, le mépris, en dialectal algérien. Ce mépris qu'ont subi leurs pères, ce mépris qu'on leur oppose. Ce mépris, ils n'en peuvent plus, ils n'en veulent plus, ni pour eux ni, surtout, pour leurs enfants.
Pour que cesse la hogra, ils n'ont qu'une arme, la harga. Harga, la brûlure, de hrag, brûler, décliné en harraga, ceux qui brûlent.
Tout brûler, la signature des harraga, ces centaines de jeunes Maghrébins émigrés clandestins qui, chaque année, quittent leur pays sans avenir sur des embarcations de fortune. Tout brûler derrière eux. Pour rassembler le gros millier d'euros exigé par les passeurs, ils vendent tout ce qu'ils possèdent, font flamber leurs économies. Quand ils mettent le pied sur le « boté » à bord duquel ils vont brûler les frontières et les lois, il ne leur reste plus rien, pas même des papiers d'identité. Brûler tout ce qui pourrait les faire flancher devant cette Méditerranée qui se dresse entre leur misère et le rêve sublimé par les chaînes satellitaires d'une vie meilleure en Europe. Cette Méditerranée qui réclame, trop souvent, un droit de passage. Une taxe en kilos de chair et en grammes d'âme. 2009 : 48 corps repêchés au large des côtes algériennes, une dizaine de disparus. Harraga brûlés en pleine mer.
Puis il y eut Mohammad Bouazizi, le harrag total. Mohammad, jeune Tunisien qui, ayant touché le fond du désespoir, s'est immolé un 17 décembre à Sidi Bouzid. Un incendie qui en a déclenché d'autres sur les terres desséchées d'un monde arabe rongé par la hogra.
« Trop de hogra, trop de mépris, trop de détresse et aucune autre issue que la mort », dit à el-WatanTouati Senouci, 34 ans, chômeur ayant survécu à sa tentative d'immolation.
De Tunis au Caire, de Sanaa à Damas, de nouveaux harraga battent le pavé des républiques à tendance héréditaire. En hurlant face aux caméras leur haine d'un autocrate, en criant publiquement leur rejet d'un régime, en chantant dans la rue leur rêve de liberté, de dignité et d'une vie décente, ces harraga ont aussi tout brûlé derrière eux. Ils sont passés outre la peur, ils ont franchi, le poing levé, un point de non-retour.
« Il est, paraît-il, des terres brûlées donnant plus de blé qu'un meilleur avril. »


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