Mémé est entrée, hier, dans le cercle des centenaires.
Aimée Boustany, née Dagher, Mémé pour les intimes, a mis pour l'occasion sa belle robe bleue et son collier en perles, arborant un sourire qui lui va bien. Ses cheveux blancs illuminent son visage nostalgique. « Je ne les ai jamais teints », souligne-t-elle sans regret.
Dans ce nouvel appartement qu'elle n'aime pas, « trop petit ! », et dans lequel elle vient d'emménager, Mémé se souvient de toutes les dates qui ont jalonné sa vie et celles de ses enfants et petits-enfants. Elle énumère sans hésiter et sans erreurs tous les numéros de téléphone qu'on lui demande et les recettes qu'elle faisait brillamment. Elle rit lorsque, en soufflant ses bougies, ses proches, dont ses quatre grands enfants, lui disent spontanément : « Aa' bel el-mié, puisses-tu vivre 100 ans ! » Oubliant un court instant qu'Aimée est née en 1911, et qu'elle est entrée dans le cercle des centenaires avec, c'est essentiel, toute sa tête et une santé qu'on lui souhaite toujours bonne. « Puisses-tu vivre autant que la vie t'ira », se reprennent-ils alors, en citant le charmant proverbe libanais.
Sur sa carte d'identité, la dame est née à Beyrouth en 1908. « Il a fallu truquer mes papiers parce que je devais travailler tôt et je n'avais que 16 ans. » Son père, enrôlé dans l'armée ottomane, décède à la guerre, la laissant orpheline. Elle n'avait que 4 ans. « Je ne me souviens pas de lui, ni même d'avoir jamais prononcé le mot papa... » Elle entreprend alors des études d'enseignante à l'école normale. « Nous étions neuf
jeunes filles, précise-t-elle, vous voulez que je vous les nomme ? » Et d'ajouter, dans un éclat de légèreté : « Elles sont toutes parties ! ».
Aimée obtient son diplôme en 1927 et dispense très vite des cours de français, d'arabe, de dessin et de couture dans différentes écoles publiques. « La première remarque que m'avait faite la responsable, Madame Valderme, était : Vous avez su vous faire aimer par les enfants ! J'étais polyvalente et j'aimais ce que je faisais. Surtout, c'est moi qui subvenais aux besoins de la famille. » Ce travail, elle le gardera jusqu'à sa retraite, à 64 ans. Et ce malgré son mariage et ses enfants, sa mère l'aidant à élever ces derniers.
Côté cœur
Aimée et Afif se sont aimés d'amour tendre durant plus d'un demi-siècle, jusqu'à ce que la mort les sépare. Ils se rencontrent en 1940 quand le jeune homme, libraire, débarque à l'école où elle travaille pour proposer des livres. « Il m'a croisée sur les escaliers, je lui ai sans doute plu. ». Le coup de foudre est immédiat. Le lendemain, Afif Boustany revient. Et les jours qui suivent... Ils se marient très vite et ont quatre enfants.
La vie de cette jeune centenaire va se passer paisiblement, avec des petits bonheurs additionnés qui constituent, sans s'en apercevoir, le grand bonheur. Elle aime lire, cuisiner, jouer au scrabble, recevoir tous les dimanches dans la maison familiale de Beiteddine. Elle ne fume pas, ne boit pas, ne s'énerve pas et prie. Toujours égale à elle-même, elle a mené une vie saine, mais regrette cependant de perdre peu à peu la vue et l'ouïe.
Les bougies soufflées, Aimée se rappelle aussi, la larme à l'œil, la peine plus douce mais encore présente, le décès de son Afif le 2 février 1985, « le jour de mon anniversaire... ».
Avant de repartir, car c'est l'heure pour elle de dîner, Mémé brandit quelques photos qui illustrent son passé, mais aussi le temps qui a passé. « Sur celle-ci, j'avais 19 ans, j'avais mis ma belle robe pour aller présenter mes condoléances à la famille du Dr Élias el-Helou. Si vous allez mettre ma photo dans le journal, faites qu'elle soit belle ! »
Aimée est encore belle. Souhaitons-lui tout simplement un joyeux anniversaire et une belle continuation.

