La journée de colère a cédé la place à un lendemain amer. Pour tous les Libanais, le choc de mardi a été rude. Comment expliquer tant de violences et d'actes presque de vandalisme, ainsi que les discours totalement confessionnels ? Les habitants de Tripoli n'en sont pas encore revenus. Pourquoi donc leur imposer Mohammad Salam, venu de Beyrouth comme orateur, alors que de nombreux Tripolitains manient à merveille l'art des discours ? De plus, ceux qui se trouvaient à la place al-Nour et ceux qui suivaient les développements sur leurs petits écrans ont bien vu comment au moment d'insulter le président syrien Bachar el-Assad, le téléphone de Moustapha Allouche (membre du directoire du Courant du futur) a sonné et il s'est aussitôt approché de Mohammad Salam pour lui demander de se retirer de la tribune... Les Tripolitains racontent que les manifestants originaires de Tripoli étaient peu nombreux et que ce sont les hommes du député Khaled Daher, venus du Akkar, qui ont fait la casse et ont causé les dégâts. Ils racontent aussi comment un groupe de jeunes munis des seuls portraits du Premier ministre désigné Nagib Mikati ont réussi à empêcher les hommes du Akkar de brûler le siège de l'association de bienfaisance de Mikati, à Bab el-Raml. Bref, dans sa grande majorité, Tripoli n'a pas participé à la journée de colère décrétée lundi et pour confirmer cette impression, les souks de la ville étaient ouverts et le grabuge était limité à la place al-Nour et à quelques ruelles avoisinantes. Les Tripolitains, qui sont une espèce particulière, sont fiers de donner au Liban un Premier ministre, et bon nombre d'entre eux exprimaient hier leur mécontentement face à la volonté de certains de leur voler cette joie. Les adversaires du Courant du futur dans la ville, notamment le mouvement al-Tawhid de cheikh Bilal Chaabane et d'autres groupes n'ont même pas eu besoin de se déployer à leur tour dans la rue pour contrer les manifestants, car ceux-ci n'étaient ni très nombreux ni très appuyés par la population. Résultat, le Courant du futur n'est pas au mieux de sa popularité dans la « capitale des sunnites », selon la fameuse formule du député du Courant du futur Mohammad Kabbara.
Même situation dans la Békaa où, en dépit de leur capacité de blocage des rues, les partisans du Futur ne sont pas descendus en grand nombre et la population n'était pas enthousiaste à l'égard de ces débordements. À Beyrouth, les quartiers de Tarik-Jdidé et de Cola étaient aussi le théâtre de miniémeutes. Même chose le long de la route côtière où des jeunes ont brûlé des portraits de Walid Joumblatt dans ce qui ressemblait fort à l'expression d'une haine vengeresse.
Seule Saïda est restée calme, grâce à l'attitude de Mme Bahia Hariri. Mais en général, l'ensemble du pays a été secoué par les dérapages des partisans du Courant du futur, alors que les milieux politiques se sont étonnés de la lenteur de Saad Hariri à réagir. Il a attendu le début de l'après-midi pour lancer un appel à ses partisans et, tout en condamnant les actes de violence et de vandalisme, il ne leur a pas demandé de se retirer des rues. Quel était l'objectif de toutes ces manifestations, qu'on ne peut qualifier de spontanées puisqu'il y avait eu un appel lancé la veille ?
Le député Okab Sakr parle d'une simple volonté d'exprimer frustration et mécontentement et de donner un exutoire à la colère des partisans, mais des sources de la nouvelle majorité sont convaincues que cette action avait deux buts : effrayer le Premier ministre désigné pour le pousser à renoncer à former un gouvernement et entraîner le Hezbollah et ses alliés dans une confrontation dans la rue qui aurait provoqué des affrontements et ramené Saad Hariri au Sérail comme seule personnalité en mesure d'assurer un retour au calme. C'est d'ailleurs dans une volonté claire d'éviter l'affrontement que la nouvelle majorité a strictement demandé à tous ses partisans de n'entreprendre aucune action, laissant les manifestants livrés à eux-mêmes et, au pire, en cas de dérapage, les plaçant face aux forces de sécurité qui devaient accomplir leur devoir.
Face à l'absence de réaction du camp adverse et aussi au laisser-faire des forces de sécurité (notamment l'armée) qui ne voulaient pas donner aux manifestants l'occasion de se transformer en victimes, la colère est tombée d'elle-même et la carte du recours à la rue n'a pas fait long feu. Au contraire, face au langage extrémiste des partisans du Courant du futur, le Premier ministre a préféré le calme, la main tendue et la dignité. Comme le disent ses proches, Nagib Mikati a bien pesé sa décision avant de se lancer dans la course et s'il a choisi de présenter sa candidature à la fonction de Premier ministre, ce n'est pas pour se retirer en si bon chemin. Il a déjà une idée claire de ce qu'il compte faire, en dépit de son refus, tout à fait compréhensible, de devancer les consultations. Ses proches affirment qu'il a déjà préparé plusieurs scénarios : d'abord, il proposera un gouvernement d'entente qui devrait rassembler toutes les parties. Il s'agirait d'un gouvernement de trente ministres, avec des figures partisanes et d'autres pas. Comme l'a déclaré Sleimane Frangié, la nouvelle majorité est même prête à proposer le tiers de garantie à la nouvelle opposition.
Second cas de figure, des parties du 14 Mars acceptent de participer au gouvernement (comme les Kataëb par exemple) et d'autres non. Il ne s'agira donc plus d'un véritable gouvernement d'union, mais il ne sera pas non plus monochrome. Troisième possibilité, la nouvelle opposition dans sa totalité refuse de participer au gouvernement et le Premier ministre compte alors former un gouvernement de technocrates, composé de figures centristes, qui pourrait ne comporter que 24 membres. Le président de la Chambre, Nabih Berry, préfère, quant à lui, ce qu'il appelle un « gouvernement de salut » restreint (14 membres), ce qui dépend toutefois de l'attitude du camp adverse.
En principe, les contacts en vue de la formation du gouvernement devraient s'accélérer, car le Premier ministre et la nouvelle majorité ont hâte que le nouveau gouvernement voie le jour en raison de l'importance des dossiers qui l'attendent.
Mais certaines sources du 14 Mars laissent entendre que ce ne serait pas aussi facile puisque les députés de ce camp étudient la possibilité de démissionner collectivement, paralysant ainsi le Parlement, avant le vote de confiance du nouveau gouvernement. Cette éventualité est examinée par la nouvelle majorité, qui estime toutefois qu'un tel scénario est peu probable. Car pour que le Parlement soit démissionnaire, il faudrait que la majorité de ses membres démissionne. Or le 14 Mars n'a plus que 60 députés et rien ne dit qu'ils soient tous prêts à se lancer dans une telle initiative. Selon ses sources, le 14 Mars étudie en tout cas les moyens juridiques et constitutionnels de mettre en difficulté le Premier ministre désigné et le gouvernement qu'il compte former. La lutte se poursuit donc, mais Mikati réserve sans doute encore de nombreuses surprises. La moindre n'est pas l'attitude de l'Arabie saoudite qui n'a pas condamné sa désignation...

