Gardons-nous des parallèles, conçues, nous apprend la géométrie, pour ne jamais se rencontrer. La Tunisie n'est pas l'Algérie, encore moins le Maroc, lequel n'a rien de commun avec l'Égypte ou la Jordanie, celle-ci ne partageant avec le Yémen qu'une commune appartenance à cette partie du monde. D'où vient donc la tendance actuelle à parler de « réveil arabe » et de grande lame de fond appelée à balayer les châteaux de cartes en place ? On se calme. La nation qui doit une énorme partie de son édification à Habib Bourguiba représente depuis la défaite d'Hannibal par Scipion l'Africain en l'an 202 av. J-C, une île dans l'océan maghrébin tout comme, à maints égards et en d'autres temps, le Liban dans la mare du Machreq. Véritable cas à part, la Tunisie l'était jusqu'à une date toute récente - 2007 -, quand la Banque mondiale et le Forum économique mondiale de Davos la reconnaissaient comme bénéficiant, sur 131 pays, des meilleures perspectives en Afrique. Depuis, il y a eu bien évidemment la crise commencée en 2008 et qui n'en finit pas de finir.
L'un des points communs à tous ces pays est un taux de chômage de 14,5 pour cent, le plus élevé du globe où il est de 5,7 pour cent en moyenne, à côté d'autres problèmes : cherté de vie, pauvreté, existence de pouvoirs qui ne pèchent certes pas par excès de démocratie. Et aussi la présence de plus en plus évidente de ces redoutables armes des temps modernes, bêtes noires des gouvernants, qui ont nom télévision, Facebook et YouTube - « Merci al-Jazira », pouvait-on lire sur un calicot brandi par des manifestants dans la capitale tunisienne.
Ce qu'il y a lieu d'attendre de la mobilisation à laquelle ont appelé des mouvements d'opposition en Égypte, et notamment le Groupe du 6 avril, nul pour l'heure ne saurait le dire. L'initiative est soutenue notamment par Mohammad el-Baradei, grisé à son tour, semble-t-il, par les effluves du jasmin et qui estime, dans des propos répercutés par le magazine allemand Der Spiegel, que « si les Tunisiens l'ont fait, les Égyptiens devraient y arriver ». Le week-end dernier, le ton était donné par une ritournelle où il était question pour Hosni Moubarak de prendre lui aussi l'avion pour l'Arabie saoudite. Le 8 avril 2008, un préavis de grève était lancé à Mehalla el-Koubra pour demander le relèvement du salaire minimum (115 livres égyptiennes, soit près d'une vingtaine de dollars). Mais les ouvriers avaient fini par renoncer au débrayage, remplacé par des émeutes, surnommées depuis « la révolte du pain ». Aujourd'hui, souligne un rapport de la FAO (Food and Agriculture Organization) les prix mondiaux des produits alimentaires de première nécessité sont plus élevés qu'il y a trois ans. Réunis à Charm el-Cheikh y a quelques jours, les participants à une conférence arabe ont eu droit à une semonce inattendue de Amr Moussa. Le suave secrétaire général de la Ligue n'a pas hésité à parler de « la colère et la frustration sans précédent » des peuples de la région ; des appels ont été réitérés à cette occasion en faveur d'efforts pour un développement social et économique des sociétés, l'occasion de rappeler qu'en 2009 au Koweït, un tel projet avait été lancé, devant être soutenu par un fonds de 2 milliards de dollars. Dont, à ce jour, 1,4 milliard seulement a été réuni.
Dans la nation arabe la plus peuplée (80 millions d'habitants), le salaire moyen équivaut à 70 dollars, un cinquième de la population vit avec moins de 2 dollars par jours, le chômage parmi les jeunes, porteurs pour la plupart de diplômes supérieurs, se situe autour de 22 pour cent, selon les statistiques des Nations unies. Jadis, Gamal Abdel Nasser avouait son incapacité à résoudre la crise ou même à assurer la subsistance quotidienne de ses concitoyens. Mais le raïs est mort il y a quarante ans, les problèmes sont autrement plus graves, plus nombreux et, à 82 ans, Hosni Moubarak se trouve confronté à une question de succession pour laquelle il ne semble pas encore avoir trouvé de solution.
Pas plus qu'ailleurs dans la région, les dirigeants ne parviennent à répondre aux aspirations de leurs peuples. Pas de quoi se sentir rassuré.


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