L'icône de la droite, la terreur des caribous et accessoirement colistière malheureuse de la dernière présidentielle américaine, n'aurait jamais imaginé, dans ses rêves les plus débridés, figurer dans la liste des héros pour les uns, sorte de Jeanne d'Arc à l'américaine, ou des « villains » (Ma Barker ou Calamity Jane ?) pour les autres. D'ailleurs, le machisme ayant la vie dure au pays de l'Oncle Sam plus qu'ailleurs, il paraîtrait presque normal que l'ennemi public fût une femme plutôt qu'un homme. Certes, l'ancienne gouverneure de l'Alaska avait eu la malencontreuse idée, au plus fort de la campagne pour les midterms, de publier sur Facebok une carte sur laquelle figuraient les 20 sièges à enlever aux démocrates, marqués d'une mire d'arme à feu. Comme quoi il est parfois des précisions qui ne s'imposent pas... Mais l'intéressée, elle, a préféré insister, sans doute parce qu'elle ne sous-estime pas l'épaisseur du cortex cérébral de l'Américain moyen. Résultat, le conseil suivant au bas de la page : « Don't retreat. Instead reload » (traduction libre : N'abandonnez pas. Rechargez plutôt). Ils étaient quelques-uns à avoir pris au pied de la lettre la suggestion.
Il y a plus grave : à certains meetings de Barack Obama, des témoins ont vu nombre de personnes arborant ostensiblement à la ceinture leurs armes ou encore brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « L'arbre de la liberté a besoin d'être arrosé avec le sang des tyrans. » L'actuel président, doux pacifiste qui croit aux bienfaits du débat, aurait tort d'en sourire, lui qui passe aux yeux de nombre de ses adversaires pour un dangereux communiste. La langue américaine regorge d'expressions héritées du temps héroïque de David Crockett. Le très digne New York Times déplorait la semaine dernière les expressions « au vitriol » dont les orateurs parsèment leurs discours. Adversaire de Gabrielle Giffords, l'une des victimes le 8 janvier d'un déséquilibré, le vétéran de la guerre d'Irak Jesse Kelly avait placé sa campagne sous le slogan : « Visez la victoire en novembre. Tirez avec nous au fusil M16. » Jan Brewer, gouverneure républicaine de l'Arizona, a connu son heure de gloire en affirmant, après le vote de la loi SB 1070 sur l'immigration : « Tout Hispanique dans ce pays, et particulièrement dans cet État, doit se réveiller demain avec la sensation d'avoir reçu un coup de poing en pleines dents, d'être un citoyen de seconde classe, d'être marqué dans le dos. »
Et il y a ce jargon qui se veut « mâle ». Lors des primaires sénatoriales du Colorado, Jane Norton avait accusé le candidat démocrate de « ne pas être suffisamment homme ». « Vous ne faites pas très "mec" », avait lancé, dédaigneuse, Christine O'Donnell (Tea Party) à son adversaire. Que penser aussi de cet hommage plutôt inattendu dans la bouche de Palin, toujours elle, à la gouverneure de l'Arizona : « Vous avez les "cojones" que notre président n'a pas ? »
La paranoïa est allée en s'aggravant après l'entrée d'Obama à la Maison-Blanche. Un homme de couleur, né musulman, brillant orateur, de surcroît cultivé, propulsé à la tête du pays par une lame sans précédent depuis l'élection de John Fitzgerald Kenney (un catholique, pensez donc !) : à croire que c'en était trop. Le contrecoup n'a pas tardé à se produire. En trente mois, le nombre de groupes extrémistes a augmenté de 250 pour cent, passant au chiffre incroyable de 500 ; les ventes d'armes se sont envolées ; le langage s'est musclé. Les mouvements ultras sont de plus en plus présents sur le terrain, tels la John Birch Society, pour qui Dwight Eisenhower était un agent de Moscou, ou encore les Oath Keepers, pour lesquels la présente administration se prépare à proclamer la loi martiale et à interner les « patriotes » dans des camps de concentration.
Attention à jeter la pierre aux seuls Américains ; après les Gaulois, nous savons qu'ils ne sont pas seuls à être fous. C'est le monde entier que tentent les excès de langage aussi bien que d'action. Une désolante constatation valable, hélas, sous toutes les latitudes, quand la poutre est bien moins visible que la paille.


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